Bref aperçu de la situation politique et sociale en Tunisie

, par  Bernard Dreano

Si l’on suit les médias français la Tunisie est, sinon à feu et à sang, du moins quasiment au bord de la guerre civile, sinon plongée dans l’obscurantisme, du moins menacée dans les semaines qui viennent de la dictature…

Pourtant la plupart du temps et dans la plupart des villes et villages, chacun vaque paisiblement à ses occupations. Pourtant les débats fleurissent dans la presse ou à la télévision.

Tout n’est pas sans nuages pour autant. La situation économique n’est pas brillante, le chômage, et tout particulièrement le chômage des jeunes, est à un au niveau dramatique. Après une embellie cet été, le tourisme s’est effondré en fin de saison suite à l’assaut des salafistes contre l’ambassade des États-Unis. Un « dialogue social » est en cours entre patronat, syndicats et État et le gouvernement a concédé des hausses de salaires importantes, mais la contestation sociale demeure. Quotidiennement, des manifestants aussi pacifiques que divers apostrophent les gouvernants qui sortent de la Kasbah, le siège des services du Premier Ministre, pour que soient réglés leurs problèmes spécifiques d’emploi, de statut, de salaires, de continuité des services publics. Des catégories diverses revendiquent et manifestent un peu partout.

Par exemple en ce début d’automne, les médecins et pharmaciens étaient en grève à Sfax, les journalistes protestaient, les instituteurs menaçaient de cesser le travail. Dans certaine villes ou des régions déshéritées, les habitants s’insurgeaient contre la vie chère, le chômage, l’impression d’être oubliés ou incompris ; ainsi à quelques jours d’intervalle les habitants de Tataouine dans le Sud se sont soulevés (il a fallu « exfiltrer » le gouverneur), puis ceux des régions centrales de Sidi Bouzid et Kasserine, berceaux de la révolution, ont fait grève et manifesté et ont été réprimés par la police, avant que des affrontements aient lieu à Djerba.

 Le gouvernement est contesté, accusé d’incompétence, d’incohérence, de mollesse, de soumission à l’étranger occidental ou oriental, mais accusé aussi d’autoritarisme, de brutalité… Et l’on dénonce la mainmise supposée des nadhaouis sur les postes clés, voire la tentation totalitaire du parti islamiste Ennadha…
Pour autant les oppositions, très éclatées, semblent incapables de présenter des projets politiquement crédibles, des alternatives répondant aux demandes sociales…

Opposition contre « troïka » ou tous contre les islamistes ? 

 Rappelons que la Tunisie actuellement gouvernée par une alliance des trois partis arrivé en tête aux élections d’octobre 20111, « la troïka » composée de deux partis laïcs, Ettakadol (Forum démocratique pour le travail et les libertés) dirigé par le président de l’Assemblée Nationale Mustapha Ben Jaaffar, le Congrès pour la République (CPR), nationaliste de centre gauche du Président de la République Moncef Marzouki et principalement d’Ennadha, le parti islamiste grand vainqueur des élections, qui domine l’exécutif avec le Premier ministre Hamadi Jebali.

 Face à Ennadha, le conçurent le plus sérieux, du moins sur le plan électoral si l’on en croit les sondages et si l’on pense aux prochaines élections (cf. plus loin) semble être le tout nouveau mouvement Nidaa Tounes (Appel de la Tunisie) lancé par Béji Caïd Essebsi, ancien Premier ministre de la transition (mars à octobre 2011), et jadis ministre de Bourguiba. Il a réussit à rassembler autour de lui des personnes très diverses, ancien destouriens ou RCD2, syndicalistes et patrons, militants libéraux ou de gauche. Le soutien du parti Al Massar (la Voie Démocratique et Sociale) parait acquis, ce parti s’est constitué autour des militants d’Ettajdid (l’ancien Parti communiste tunisien). Le Parti Républicain (Al Joumhouri), centriste, constitué autour de l’ancien Parti démocratique progressiste (PDP) de Ahmed Néjib Chebbi, le grand vaincu des élections d’octobre 2011, parait n’avoir guère d’autre choix que de s’y allier. Ce pôle laïc, plutôt libéral-démocrate, aux contours idéologiques flous et au programme incertain, est d’abord un front anti-Ennadha.

 A gauche vient de se constituer un Front populaire regroupant une douzaine de petits partis nationalistes ou marxistes dont les plus importants sont le Parti tunisien du travail (PT, ancien Parti communiste des ouvriers de Tunisie) dirigé par Hamma Hammami et les Patriotes démocrates.
La plupart des partis laïques, y compris ceux de la troïka, CPR et Ettakadol, ont subi ces derniers mois des départ, scissions, transferts... et la plupart des regroupements de partis ont entraîné… des départs de militants vers d’autres partis ou regroupements ! Comme on peut en avoir un aperçu (très simplifié ci-dessus), la valse des noms et des sigles n’a pas cessé depuis la révolution, et les programmes des uns et des autres demeurent assez obscurs pour une majorité de tunisiens. La composition/recomposition du champ politique est loin d’être achevée

Ennadha avec ou contre la galaxie salafistes ?

Ennadha, créé dans les années 70 en s’inspirant des Frères musulmans égyptiens, fortement réprimé sous Bourguiba, puis sous Ben Ali, est aujourd’hui un vaste mouvement dirigé par un noyau de militants dont beaucoup ont connu la prison et/ou l’exil, et qui a été rejoint depuis la chute de Ben Ali par toutes sortes de gens. Le mouvement demeure en apparence unifié autour de sa direction et de son leader charismatique Rachid Ghannouchi mais il est naturellement tiraillé entre anciens militants et nouveaux adhérents, générations différentes, polarités fondamentalistes et réformistes, technocrates néolibéraux et tribuns populistes. Bien que l’action gouvernementale soit critiquée, le parti conserve une forte popularité (les intentions de votes en sa faveur demeurent, d’après les sondages, élevés), mais doit faire face à la surenchère « salafiste ».

Les « salafistes » sont des islamistes radicaux de diverses obédiences. Cela va des partis légaux comme les radicaux du Hizb Ut Tharir (section tunisienne d’un mouvement international), le parti Islah (équivalent du parti salafiste conservateur égyptien An Nour) jusqu’aux réseaux plus ou moins djihadistes dont Ansar Al Charia, responsable de l’attaque de l’ambassade des États-Unis, en passant par des groupes plus ou moins spontanés. Certains bénéficient de soutiens extérieurs (saoudiens, mais on parle aussi ... des services secrets algériens), mais cela ne fait pas des salafistes tunisiens des produits d’importation. Si le potentiel électoral des partis légaux paraît limité, les salafistes sont parvenus à capter la colère d’une partie de la jeunesse et à s’implanter dans certaines régions déshéritées (surtout le Nord Ouest).
A Ennadha on ne veut pas combattre de manière globale (et a fortiori réprimer) les salafistes (« nos enfants turbulents » dit Ghannouchi), sauf évidemment les djihadistes. Mais le pouvoir doit faire face, à une stratégie de « pression/ débordement » de certains salafistes, une politique de déstabilisation par provocations successives.

Un front social éclaté, mais des organisations de la société civile puissantes ou actives

Le mouvement syndical est historiquement important en Tunisie. La grande centrale UGTT (Union générale tunisienne du travail) demeure puissante, principalement dans les secteurs « inclus » du salariat tunisien, industrie et mines, fonction publique, etc., et un point d’appui pour la mobilisation sociale. L’influence des courants de gauche y est importante. D’autres syndicats, catégoriels ou corporatistes se sont développés dans certains secteurs. Une partie des jeunes chômeurs s’est organisée dans l’Union des diplômés chômeurs (UDC) qui existe un peu partout dans le pays.
Sur le plan de la défense des droits civiques, la Ligue tunisienne de défense des droits de l’homme (LTDH) demeure une organisation pluraliste et reconnue et présente un peu partout dans le pays. D’autres organisations qui ont résisté à la dictature sont toujours très actives comme l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) ou l’Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche et le Développement (AFTRD).

Si les réseaux de solidarité et associations de bienfaisance islamique sont très importants, les organisations « de masse » proches d’Ennadha (jeunes, étudiants, femmes…) demeurent relativement peu structurés (beaucoup moins par exemple que chez les Frères musulmans en Égypte), et les militants nadhaouis dans les syndicats ou associations professionnelle encore assez peu nombreux.

Les salafistes sont minoritaires mais très actifs dans certaines facs et certains quartiers... Des salafistes ont parfois attaqué locaux ou réunions de l’UGTT, l’UDC ou la LTDH.

Une partie de la jeunesse militante, ou militante potentielle ou intermittente, a du mal à se reconnaître, en dehors du cas de l’UDC, dans les organisations civiles « traditionnelles » (UGTT, LTDH, ATFD, partis de gauche et du centre…) et cherche plus ou moins à se lier en réseaux. Certains par exemple autour de l’initiative du Manifeste du 20 mars

A coté de ces secteurs organisés existent une multitude de petits réseaux plus ou moins formalisés et éclatés, de regroupements locaux ou communautaires, etc. 

Le Forum social mondial en Tunisie

La Tunisie vit une crise politique. Les constituants ne sont pas encore parvenus à dégager un consensus pour l’adoption de la constitution. Les divergences portent sur les références plus ou moins « islamistes » de certains articles, mais surtout sur la nature du future régime plus présidentiel (option défendue par la majorité de la gauche et du centre laïc) ou plus parlementaire (option défendue plutôt par Ennadha). Du coup, à la date de rédaction de ce texte, il est évident que le butoir du 23 octobre - pour le dépôt du projet de constitution et la fin du mandat des constituants – ne sera pas respectée. En conséquence les élections initialement prévues vers mars repoussées, (avec préalablement l’adoption de loi électorale). Elles auront lieu sans doute à la fin du printemps ou au début de l’automne 2013. D’ici là évidemment la rivalité entre partis et la polarisation entre camps politiques va se développer…

Il est bien évident qu’un Forum social, a fortiori un FSM, n’a pas à servir de champ clos aux débats politiques tunisiens ou de tribune de propagande (ce qui pourrait être une tentation si le forum se déroulait trop près des échéances électorales). Mais il doit être un grand rassemblement des organisations de la société civile, de la confrontation des expériences et des points de vues avec les mouvements organisés homologues, la confrontation des thématiques de luttes sociétales et de construction d’alternatives communes, des pays voisins et du monde.

La mobilisation des organisations et réseaux sociaux en Tunisie est déjà forte. L’Assemblée préparatoire du Forum de Monastir en juillet a réuni 1700 personnes soit trois fois plus de participants que prévu, jeunes notamment. Des Forums sociaux régionaux vont avoir lieu au Sud (mi octobre) puis au centre et au nord du pays dans les semaines viennent. La dynamique du Forum social maghrébin est engagée aux cotés du comité de pilotage tunisien3, après le succès du Forum des migrants tenu à Oujda (Maroc) début octobre.

Du coté des autorités tunisiennes, Présidence de la république, Premier ministre, gouvernement, l’acceptation de la tenue du Forum sur le sol tunisien a été exprimée et la volonté d’en faciliter concrètement l’organisation semble acquise (lieux et condition de travail, visas, etc.).

Un forum inclusif, ouvert à tout ceux et celles qui acceptent les règles de la charte de Porto Alegre, est non seulement possible, mais hautement souhaitable, pour le renforcement de la société civile en Tunisie et plus largement dans la région, pour l’enrichissement des débats et la formation civique par la confrontation et l’échange de tous les participants et au-delà des sociétés civiles.

La dynamique de la mobilisation en cours doit permettre d’assurer la sécurité et la fiabilité d’un Forum ouvert et productif.

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