Tunis : un tournant dans l’histoire du FSM ?

, par  Altermondes

Depuis sa première édition, en 2001, à Porto Alegre (Brésil), le Forum social mondial (FSM) est devenu le rendez-vous incontournable d’une société civile qui, aux quatre coins du monde, réfléchit, propose et expérimente des solutions pour sortir de l’impasse dans laquelle les politiques actuelles ont placé l’humanité et la planète. Deux ans après l’éclatement des révolutions arabes, le grand rendez-vous altermondialiste prendra ses quartiers au Maghreb, à Tunis, du 26 au 30 mars. Et si l’édition 2013 marquait une étape décisive dans la poursuite du processus du Forum ?

Seattle (États-Unis), 1999. Quelques milliers de manifestants altermondialistes parviennent à bloquer la Conférence de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Une première qui fait date et marque l’émergence d’une société civile mondialisée. Des mouvements sociaux brésiliens et français réfléchissent alors ensemble et proposent « une rencontre des organisations du monde entier constituant cette société civile qui émerge en tant qu’acteur politique », explique Chico Whitaker, ex-secrétaire exécutif de la Commission Justice et Paix au Brésil et l’un des fondateurs du Forum social mondial (FSM). Du 25 au 30 janvier 2001, au moment même où se tient, à Davos (Suisse), le Forum économique mondial, 20 000 personnes se retrouvent à Porto Alegre (Brésil) pour la première édition de ce qui deviendra rapidement le rendez-vous incontournable du mouvement altermondialiste. Face à ce succès inattendu, les initiateurs décident de réitérer l’expérience. D’une rencontre naît un processus.« Nous ne pensions pas aller si loin », confie Chico Whitaker. Douze ans plus tard, et bien que l’intérêt des médias pour le FSM se soit émoussé, force est de constater que la formule continue d’attirer les organisations : des forums sociaux thématiques sont organisés chaque année, à l’instar du 5e Forum social mondial sur les migrations qui s’est tenu en novembre 2012, à Manille (Philippines), et entre 30 000 et 50 000 personnes sont attendues pour la dixième édition du FSM qui aura lieu du 26 au 30 mars 2013, à Tunis (Tunisie), berceau des révolutions arabes.

La richesse résulte de la diversité

La clef de ce succès ? Proposer un « processus pour apprendre à désapprendre » qui permet de construire une nouvelle culture politique, régie par l’horizontalité et la coresponsabilité, au sein d’un espace ouvert et autogéré. Bien plus qu’un événement, chaque édition du Forum est conçue comme une étape dans un processus de réflexion mené par les mouvements sociaux. Le FSM n’entend pas pour autant les représenter. De fait, les rencontres ne donnent lieu à aucune déclaration finale qui fixerait des pistes d’actions pour les organisations de la société civile. « La richesse qui résulte de la diversité inhérente au Forum en serait sinon appauvrie, sacrifiée dans le seul but d’arriver à quelques pages négociées par les acteurs », précise Chico Whitaker. Inscrits dans le marbre par la Charte de Porto Alegre, les principes fondateurs du FSM (lire encadré) ont été énoncés en 2002, dès la deuxième édition. « On s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas se contenter de décider par le vote, comme dans les démocraties électives, explique Chico Whitaker. Le pouvoir de la majorité accroît les risques de division. La société civile doit prendre des décisions par consensus. »
La formule a très vite séduit celles et ceux qui, depuis 1989 et la chute du mur de Berlin, réfléchissaient et proposaient déjà des alternatives. « La culture du FSM s’est égrenée de plus en plus », souligne Nathalie Péré Marzano, déléguée générale du Centre de recherche et d’information pour le développement (CRID), membre du Conseil international du FSM et qui coordonne depuis le début la délégation des organisations françaises participant à l’événement. Après trois premières années à Porto Alegre, au Brésil, le FSM s’exporte à Mumbaï (Inde) en 2004. Il devient polycentrique en 2006 : Karachi (Pakistan), Caracas (Venezuela) et Bamako (Mali) accueillent l’événement. Complétée par une multitude de forums sociaux locaux, régionaux et nationaux, qui permettent à tout un chacun de participer aux réflexions, cette extension géographique va de pair avec un élargissement des problématiques abordées. Ainsi, l’édition de 2009 organisée à Belém (Brésil), aux portes de l’Amazonie, voit les questions écologiques et le « buen vivir », le mode de vie des populations indigènes d’Amérique latine, s’imposer dans les débats. En quelques années, les sociétés civiles ont montré leur capacité à faire exister le FSM dans plusieurs parties du monde, tout en abordant de nouvelles thématiques.

Ancrage au Maghreb

Aujourd’hui, et alors que les médias relaient de moins en moins ce qui se passe dans les Forums, où en est la dynamique ? « Après plus de dix ans d’existence, les acteurs ont peur de s’installer dans une routine. Ils ont besoin de voir quels sont les leviers que cette dynamique permet d’activer, explique Nathalie Péré-Marzano. L’étape qui nous attend à Tunis pourrait être forte. C’est la première fois que dans l’espace du Maghreb-Mashrek, une telle rencontre peut avoir lieu ». Si la région a vu naître un Forum social maghrébin, à El Jedida (Maroc), en 2008, « il n’y a pas réellement de “tradition” des Forums sociaux », précise Alaa Talbi du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), membre du Comité d’organisation local tunisien. Depuis 2009, la société civile maghrébine se fait progressivement une place au sein du processus des Forums sociaux. Certains groupes restent cependant marginalisés. « Il faut désormais que tous les mouvements tunisiens participent, surtout ceux qui représentent les paysans et les chômeurs », explique Alaa Talbi. En préparation du FSM, qui s’ouvrira le 26 mars 2013, plusieurs forums sociaux ont donc été organisés dans les grandes villes de Tunisie et dans les communes situées à l’intérieur des terres. Cette dynamique touche l’ensemble des pays de la région : un Forum social des femmes s’est tenu à Marrakech (Maroc) en avril 2012, tandis que l’Égypte a accueilli un Forum social des jeunes en septembre 2012. « Les Marocains, les Algériens, les Libyens, les Égyptiens et les autres ne sont pas des invités, ils sont des acteurs. C’est pour cela qu’il faut les mobiliser », affirme Alaa Talbi.

L'affiche du FSM à Tunis (Tunisie). {JPEG}

Un mot d’ordre : dignité

Une mobilisation cruciale alors que le monde arabe est traversé par un processus révolutionnaire et que le FSM apparaît comme un espace légitime pour favoriser le rapprochement des mouvements sociaux et ceux nés des révolutions arabes. À Dakar (Sénégal) en 2011, le FSM avait ainsi permis la rencontre avec les Y’en a marre, un mouvement de contestation pacifique contre l’impunité, la corruption, les prévarications du régime Wade… Le FSM de Tunis pourrait, devrait « aider les mouvements sociaux tunisiens à nourrir leur réflexion sur des problématiques centrales », explique Nathalie Péré-Marzano. Sans nier la spécificité du contexte politique et social que connaît aujourd’hui la Tunisie, notamment suite à l’assassinat de l’opposant Chokri Belaïd, il faudra toutefois veiller à ce que les débats ne soient pas « phagocytés par les enjeux strictement tunisiens, souligne la déléguée générale. Il y a des sujets transversaux sur lesquels on peut échanger, notamment la question de la transition démocratique, économique, sociale et écologique. L’idée est d’apporter un autre regard sur les sujets autour desquels ils sont en ce moment en lutte. »
Pour Alaa Talbi, le mot d’ordre choisi pour le Forum social mondial de Tunis – « Dignité » – est justement à même de rassembler les acteurs des sociétés civiles nationales, traditionnellement engagés dans la dynamique altermondialiste, comme ceux des nouveaux mouvements que sont les Occupy ou les Indignés. « La dignité recouvre la liberté, la justice sociale et la justice donc par rapport au contexte international et à la crise économique, il est clair que le terme “dignité” est le mot d’ordre pour une mondialisation de la lutte », affirme-t-il. Issus des réactions à la crise de 2008, ces nouveaux mouvements sont apparus en dehors du mouvement altermondialiste traditionnel. Or, même si leur mode d’organisation est différent, eux aussi cherchent à construire une nouvelle culture politique, basée sur l’horizontalité et l’auto-organisation. « Ils font le pari d’un changement de culture politique et travaillent beaucoup par assemblées, souligne Nathalie Péré-Marzano. Il faudrait donc qu’à Tunis, nous arrivions à renouveler la méthodologie en permettant à ces mouvements de travailler comme ils l’entendent ».

S’adresser aux 98%

« Le nouveau défi à relever, c’est de faire en sorte que de nouveaux mouvements puissent s’approprier l’espace du Forum », explique Chico Whitaker. D’après le cofondateur du FSM, les mouvements comme Occupy, qui disent représenter les 99% de la population délaissés par le système, n’incarnent en réalité que « 1% de la population mondiale. Les 98% restant ne sont toujours pas impliqués dans les processus de changement ». L’enjeu qui se pose est donc de s’adresser à ces 98% afin de « leur faire prendre conscience des risques que court le monde en suivant la machine industrielle productiviste », insiste Chico Whitaker. Raison de plus pour que les nouveaux mouvements se joignent aux acteurs du FSM, afin que perdure « le seul réel espace dans le monde, où tous les mouvements peuvent se reconnaître mutuellement, trouver des convergences, réfléchir ensemble, comprendre la réalité mondiale et ses mécanismes ». Un point de vue que rejoint Alaa Talbi : « Il faut conserver le FSM qui est un moment de partage d’idées, d’expériences et pour lancer des pistes de travail. La convergence avec les révolutions arabes et les nouveaux mouvements pourrait contribuer à repenser le processus ». Une nouvelle étape dans l’organisation de la société civile mondiale, quatorze ans après Seattle.

Voir en ligne : Retrouvez le supplément d’Altermondes "Le berceau des révolutions arabes accueille le FSM"

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