Ces révolutions ont recréé le monde arabe

, par  Altermondes

Le 21 novembre 2012, le CRID organisait un débat sur le thème : « Deux ans après le début des soulèvements populaires, quels enjeux d’un FSM dans la région Maghreb-Machrek ? ». Cette session proposait un regard croisé entre la Tunisie et l’Égypte, animée par les interventions d’Alain Gresh, directeur adjoint du Monde diplomatique, la sociologue Hela Yousfi et Chema Triki, candidate d’Ettakatol, le parti de centre gauche tunisien, aux dernières élections.

Le 14 janvier 2010, le peuple tunisien chassait Zine el-Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis 1987. Dix jours plus tard, Le Caire s’enflammait. Président de la République égyptienne depuis 1981, Hosni Moubarak était contraint à la démission le 11 février 2011. Dans les deux cas, quelques semaines auront suffi pour faire chuter le régime. « Des dictateurs qui paraissaient inamovibles sont tombés, on a eu l’impression que ça allait s’étendre », se souvient le journaliste Alain Gresh. Aujourd’hui, la Tunisie et l’Égypte doivent en effet affronter une crise politique et institutionnelle, et la situation économique, en berne, attise les revendications sociales. Les élections successives ont de surcroît plébiscité deux partis islamistes, Ennahdha en Tunisie et les Frères musulmans incarnés par le nouveau président égyptien, Mohamed Morsi. Un revirement politique considéré par de nombreux médias et observateurs occidentaux comme un « prélude à un hiver islamiste ».

Programme politique commun

En Tunisie, « face aux difficultés qu’il est en train de rencontrer, Ennahdha est tenté de reproduire certaines tendances hégémoniques de l’ancien régime », reconnaît la sociologue Hela Yousfi. Même chose en Égypte, où Mohamed Morsi a réussi à faire adopter un projet de constitution controversé, concentrant les pouvoirs entre les mains du président et bafouant les libertés d’expression et religieuses. Mais les partis islamistes doivent composer avec une opposition et une société civile plus fortes que jamais, décidées à défendre les acquis révolutionnaires. « Ces révolutions ont recréé le monde arabe, explique Alain Gresh. Les trois éléments moteurs – la demande de dignité face à un État arbitraire, la réponse des peuples aux politiques néolibérales et la jeunesse – sont toujours là. Ces aspirations de la population se manifestent toujours et elles sont très fortes. » Les affrontements violents à Siliana (Tunisie) entre manifestants et forces de l’ordre, qui se sont déroulés entre le 27 novembre et le 1er décembre 2012, en sont un exemple éloquent : déclenchées par la nomination du cousin de l’ancien Premier ministre, Hamadi Jebali, au poste de gouverneur de la province, les manifestations avaient des revendications sociales et économiques (chômage, développement régional) et dénonçaient les pratiques clientélistes d’Ennahdha qui compromettent la justice sociale. Si la situation sur le terrain reste tendue, il est nécessaire de rappeler que les révolutions sont des processus qui ne sont pas terminés, ni en Tunisie, ni ailleurs : « La presse a très peu parlé des mouvements de contestation de ces derniers mois, en Jordanie, au Koweït et en Arabie Saoudite », poursuit le journaliste « Est-ce que la Tunisie va devenir islamiste ? C’est la seule question que les journaux internationaux se posent », critique Chema Triki, ancienne candidate d’Ettakatol, le parti de centre gauche tunisien. Or, les médias occidentaux font preuve d’une méconnaissance du paysage politique propre à chaque pays. Leur tort, analyser l’échiquier tunisien à travers le prisme de la bipolarisation. « Je ne pense pas que dans les dix prochaines années il y aura un parti hégémonique qui pourra gouverner seul. Ça ne sera pas comme en France, avec l’alternance gauche-droite ». Et Alain Gresh précise : « Le fait de partager une vision conservatrice de l’Islam ne fonde pas de programme politique commun ».
Dans des contextes économiques minés par les transitions complexes que traversent l’Égypte et la Tunisie, force est de constater que les islamistes sont face à leurs contradictions. Ils sont de surcroit divisés sur les questions économiques, sociales mais aussi sur la place donnée à leur rôle de prédicateurs. Depuis vingt ans, les relations entre les Frères musulmans égyptiens et l’Arabie Saoudite sont ainsi très tendues. De même, en Tunisie, Ennahdha reste une force politique qui agit comme telle et qui est traversée par des dissensions inhérentes à tout parti. « Certains islamistes suivent clairement une logique néolibérale et personne n’en parle, souligne Hela Yousfi. Or, c’est justement sur ce point qu’il faut attaquer Ennahdha et non sur le clivage islamistes/laïcs. »

Contre-nature

Ce clivage est également mis à mal par « la conquête du pouvoir » qui structure le débat politique en Tunisie. « Le premier risque, ce n’est pas l’instauration d’une dictature religieuse, c’est l’instabilité institutionnelle chronique. Les alliances politiques sont ponctuelles, elles se recomposent et se décomposent, mais elles ne sont pas basées sur des projets clairs », explique la sociologue. Bien qu’Ennahdha ait remporté la majorité des suffrages lors du scrutin d’octobre 2011, le gouvernement actuel est aussi composé de deux partis laïcs, le Congrès pour la République et Ettakatol, tandis que l’opposition considérée comme démocrate s’allie avec des personnalités de l’ancien régime. Chema Triki rejoint cette analyse et reproche, par exemple, l’emploi du terme « démocrates progressistes » pour qualifier le rassemblement Nida Tounes, formé par Beji Caïd Essebsi afin de réunir les forces de la gauche tunisienne : « De nombreux réseaux du RCD, le parti de Ben Ali, ont été ainsi réactivés. Nida Tounes est en fait divisé entre l’ancien régime et la gauche tunisienne. » La preuve, selon Hela Yousfi, que « le clivage ne se fait pas entre islamistes et démocrates », mais entre « le peuple qui a voulu la chute du régime et une classe politique qui est en train d’entretenir les pratiques de l’ancien régime ». La sociologue met d’ailleurs l’accent sur les partis tunisiens qui cultivent une vision à court terme de l’avenir du pays afin de tous s’unir contre Ennahdha, « le diable à abattre », sans se soucier de construire un projet commun.
De fait, naissent des coalitions « contre nature », incapables d’affronter les défis économiques et sociaux.« Cette matrice de discours a occulté la question sociale et la priorité est donnée au jeu politique », conclut-elle. Ainsi, les débats s’attardent sur les législatives dont les reports successifs entretiennent le blocage institutionnel du pays. « Ce qui me paraît important, c’est de revenir au dialogue, préconise Hela Yousfi. L’instauration d’un État démocratique respecté par tous ne se fera que s’il y a un compromis entre les tenants de la raison universelle et les défenseurs d’un ordre divin transcendant, mais aussi un consensus sur le projet de société social et économique alternatif qu’on veut mettre en place. » Reste que le peuple tunisien pourrait s’impatienter face à la stratégie à court terme des décideurs politiques et accélérer lui-même la tenue de nouvelles élections.

Voir en ligne : Retrouvez le supplément d’Altermondes "Le berceau des révolutions arabes accueille le FSM"

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