« Le FSM va traiter des questions prioritaires pour la société civile tunisienne »

, par  Attac

Entretien avec Alaa Talbi, directeur de projet au Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), collectif créé en 2011 qui émane de nombreux comités de soutien aux luttes sociales de ces dernières années en Tunisie. Le FTDES est membre du Secrétariat tunisien du forum social mondial. À la veille du Forum 2013, Alaa Talbi évoque les enjeux liés à la tenue de celui-ci en Tunisie.

Êtes-vous inquiet par le contexte politique actuel en Tunisie ?

À la mort de Chokri Belaïd, j’étais effondré. Je le connaissais très bien, nous étions dans le même cercle démocratique. Nous avions attiré l’attention du gouvernement sur l’importance du mouvement salafiste et de ses idées au sein de la société ; nous avions tiré la sonnette d’alarme sur cette menace réelle, mais les institutions de l’État n’ont pas réagi. J’ai vécu sa mort comme celle qui a touché des personnalités en Algérie dans les années 1990. À l’époque, je vivais à la frontière et ces événements m’ont choqué comme le décès de mon ami Chokri. Je veux que tout le monde sache que nous n’avons pas peur et que nous ne changerons pas nos habitudes. Nous allons continuer notre combat, nous sommes prêts à le payer de notre vie, l’essentiel est de garantir la justice sociale et d’être fidèle au sang des martyrs. Le mouvement révolutionnaire a débuté en 2008 avec l’insurrection du bassin minier et cela va continuer. Je ne suis pas inquiet, parce que nous sommes dans une phase transitoire, le contexte politique est marqué par la continuité du processus révolutionnaire ; la lutte sociale est encore récente, il y a des grèves générales chaque semaine. Et les revendications sont les mêmes que pendant la révolution : la justice sociale, l’égalité, la dignité.


Comment se prépare le forum social mondial dans ce contexte ?

Tout d’abord, il ne s’agit pas d’un forum tunisien, mais d’un forum mondial en Tunisie. Le Comité de pilotage rend compte de la dynamique tunisienne, africaine, maghrébine et internationale. Il y a eu plusieurs rencontres préparatoires internationales, à Monastir en juillet 2012, puis à Tunis en décembre, et enfin à Hammamet, en février 2013. Et nous avons participé à plusieurs événements internationaux pour bien préparer le FSM, il y a eu des séminaires en France, des rencontres en Égypte et en Algérie. Un Forum social thématique a aussi eu lieu fin janvier à Porto Alegre ainsi qu’un Forum social africain à Kinshasa.
Nous avons choisi le campus de l’université d’Al-Manar car c’est une université connue pour avoir été le lieu de l’effervescence du mouvement de gauche tunisien dans les années 1970, un choix qui n’a pas fait plaisir aux tenants de l’ancien régime. Nous avons fait du lobbying auprès du gouvernement actuel afin qu’il dégage une enveloppe pour restaurer le site, mais je tiens à souligner qu’il n’a pas donné son avis sur notre programme.

Quels sont les thèmes qui vont le plus intéresser les Tunisien-ne-s au FSM ?

Le FSM va traiter des questions prioritaires pour la société civile tunisienne, car la plupart des activités sont en rapport direct avec le contexte actuel du pays. Aujourd’hui, on est confronté à des questions telles que celles de la justice transitionnelle, de la dette, des modèles de développement, de la justice sociale, de la transparence, du mode de gouvernement, de la lutte contre la corruption, de la citoyenneté, de l’égalité ou encore la question du lien entre religion et politique… c’est-à-dire tout ce qui est en rapport avec la période de transition démocratique et le contexte politique dans lequel se trouve la Tunisie. Cependant, les axes thématiques du FSM sont variés : ils vont de l’approfondissement radical des processus révolutionnaires et de décolonisation au Sud et au Nord à un monde débarrassé de toute hégémonie et de toute domination impérialiste ; de la construction d’une société humaine fondée sur les principes et les valeurs de dignité, de diversité, de justice, d’égalité entre tous les êtres humains à la liberté de circulation et à la construction du processus démocratique d’intégration et d’union entre les peuples. Il y aura également des forums sociaux thématiques à Tunis juste avant le MSM ou en parallèle avec lui : le Forum social Sciences et démocratie, puis le Forum social de l’Habitat, le Forum des parlementaires et le Forum des autorités locales, avec pour but l’implication totale des Tunisien-ne_s dans la dynamique du FSM.

Que va apporter le FSM 2013 aux mouvements de la société civile en Tunisie ?

Nous attendons plus de 50 000 personnes qui viendront du monde entier ; cet événement va être le plus important en Tunisie depuis l’indépendance. La solidarité internationale joue bien entendu un rôle dans la phase de transition démocratique dans laquelle nous sommes en Tunisie actuellement, car ce processus se nourrit d’échanges et d’expériences pour aboutir. Le fait d’avoir plusieurs dizaines de milliers de participants au Forum, la présence de mouvements internationaux à Tunis, tout cela va constituer un apport considérable pour la société civile tunisienne et au Maghreb, et un acte de soutien pour les forces démocratiques en Tunisie. Ce Forum est en ce sens un symbole très fort pour les personnes éprises de liberté, de justice sociale et d’équité.
Le FSM peut également nous permettre d’investir de nouvelles questions, peu abordées jusque-là, telles que la question paysanne : jusqu’à présent, il n’y avait pas vraiment de mouvement paysan en Tunisie comme il en existe dans d’autres pays. Plus généralement, après le 14 janvier 2011, il y a eu un « tsunami associatif » en Tunisie, mais ces organisations ont maintenant besoin d’un renforcement de leurs capacités. Le FSM va aider à cela, et inciter les organisations à travailler ensemble. Et, compte tenu des circonstances actuelles, nous espérons une participation importante de l’ensemble des forces démocratiques. Ainsi, la présence quantitative et qualitative d’Attac est attendue, afin que le travail fourni par l’organisation au plan international puisse être valorisé et partagé au cours de ce forum social mondial.
Le FSM crée des moments privilégiés d’échange au sein la société civile internationale et avec les sociétés civiles locales. Les mouvements sociaux vont s’exprimer et s’articuler entre eux, c’est une formidable opportunité pour rebâtir des rapports entre ceux qui souffrent le plus de la situation de crise. C’est la rencontre qui va enrichir l’ensemble des mouvements sociaux qui tendent finalement vers des buts communs. La reconnaissance des similitudes, l’apport d’expériences les uns aux autres vont favoriser la convergence.

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