Le Forum social mondial versus la vraie vie ?

, par  Attac

Ce matin je décide de laisser pour un temps le Forum et d’aller dans le centre de la vieille ville de Tunis, la Medina et son souk. Je sors de l’hôtel et, après quelques pas, je regarde mon plan de Tunis, l’oriente par rapport au soleil qui, en un matin printanier prometteur, est déjà bien haut. À ce moment-là, un Tunisien m’aborde et me demande : « Tu es à l’hôtel ? ». « Oui. » « Moi aussi, je travaille dans cet hôtel. » La conversation s’engage au vu de mon plan étalé sous mes yeux. « Tu vas où ? » J’explique mon projet et voilà mon interlocuteur (appelons-le Taieb par souci de discrétion) qui devient mon guide. « C’est tout droit, je t’y conduis car je vais à la Grande Mosquée qui est juste à côté. »

Nous cheminons pendant une demi-heure et nous parcourons rues, ruelles et sujets de discussions. « Tu fais du tourisme ? » « Je suis venu pour le Forum social mondial. » « Ah, c’est très bien, c’est important pour nous. Parce que ça fait voir notre révolution ? » « Beaucoup de choses ont-elles changé ? » « Pas trop, mais on est libres. Comment voyez-vous les choses en France ? » « On regarde avec beaucoup d’intérêt , mais on s’inquiète un peu depuis la montée en puissance d’Ennahda, surtout après l’assassinat de Chokri Belaïd » « Oui, c’est vrai, ils ont donné beaucoup d’argent, alors que, jamais, en Tunisie, on n’avait eu d’assassinat ou d’attentat. »

La conversation se précise et Taieb enchaîne : « Ben Ali, il était bien, c’est sa famille qui prenait tout. Il favorisait le tourisme. » « Oui, mais, on ne peut pas faire que du tourisme, sinon on devient dépendant. » « Exactement » me répond Taieb. » Bon, j’ai trouvé un économiste aussi bon que moi, ce qui n’est pas difficile, mais c’est plus rare d’en voir un qui l’avoue.

Chemin faisant, nous arrivons au coeur de la Medina et je bénéficie de beaucoup de commentaires sur la vieille ville et les trois cents habitants berbères de la Medina. Au bout de dix minutes, mon guide me perd dans le labyrinthe et nous nous retrouvons par hasard devant la minuscule boutique de « la » parfumerie du souk. À l’évidence, le parfumeur est une connaissance de Taieb et, en quelques secondes, il me fait humer une dizaine d’essences de parfum pour ma « gazelle ». Comme, justement, celle-ci m’avait passé commande d’un peu de jasmin, le marché est vite conclu. Je crois avoir fait le plein, au sens propre, mais, pendant que Taieb va me chercher un café berbère que je ne peux pas ne pas déguster, me dit-il, avant de repartir car cela n’a rien à voir avec un expresso, le parfumeur veut absolument poursuivre la transaction (pour les novices, celle-ci est réelle et non pas financiaro-fictive). Je conclus avec le parfumeur qu’il faut savoir s’arrêter, ce dont il convient et me rend un billet de 5 dinars sur la somme que je lui ai versée. Cela n’a pas échappé à Taieb et nous repartons. Il veut me convaincre de m’amener voir des tapis pour compléter ma collection pour ma gazelle. Je lui explique que mon marché s’arrête au jasmin. Il n’insiste pas trop et il me demande alors le billet de 5 dinars pour faire un cadeau à sa gazelle à lui. Je lui réponds que j’en ai besoin mais je lui donne les quatre dinars de monnaie que j’ai dans la poche pour le café qu’il m’a porté, en le remerciant pour l’heure passée avec lui. Il m’indique mon chemin dans la Medina pour rejoindre l’avenue Bourguiba : « Tu vas toujours tout droit, jamais à gauche, jamais à droite et tu y arrives en trois minutes. » Nous nous serrons la main. Je ne crois pas une seconde à ses indications, sachant par expérience que rien n’est droit dans la Medina, mais je décide de les suivre, après qu’il m’a quitté, juste pour voir. J’ai vu, deux minutes plus tard, j’arrive à un T, obligeant à tourner soit à gauche, soit à droite.

Je prends donc le parti de retourner sur mes pas et de faire confiance à un minimum de sens de la distinction entre le Nord et le Sud. Et, je profite de mon parcours pour déambuler au milieu des petites rues et minuscules boutiques-ateliers (pas les ateliers du Forum) témoignant encore d’une activité artisanale qui ne doit pas beaucoup compter dans les statistiques de la Banque mondiale ou du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).

De retour à l’hôtel après deux heures de déambulation, et après avoir endossé mon sac d’activiste abonné par intermittence aux forums sociaux, je me dis que mon périple matinal peut se poursuivre. J’évalue à trois quarts d’heure environ la distance entre cet hôtel et le campus El Manar où se tient le Forum et je décide d’y aller à pied. Bien m’en a pris, car presqu’à l’arrivée, en bordure de la voie rapide où circule une circulation énorme, et à deux pas du campus, un berger garde un troupeau d’une vingtaine de moutons et de quelques chèvres. Je franchis la petite rigole qui sépare le trottoir où je chemine et les quelques arpents d’herbe que broutent les ovins et caprins. Je m’approche et salue le berger. Bien qu’il dise non, il parle le français de manière très compréhensible. Je l’interroge, sur son travail, sa famille, son lieu d’habitation. Il a quatre enfants, trois qui étudient (mais pas dans l’Université qu’il me désigne du doigt et où le Forum se tient, car, dit-il, « celle-là, elle est pour les riches »), et le quatrième qui est petit. Il vient ici avec ses moutons tous les jours : « pour le travail et pour manger ; si on ne travaille pas, on ne mange pas, car il y a beaucoup de chômage ». « La révolution a-t-elle changé quelque chose ? », dis-je, assez timidement. « Non, Ben Ali est parti et les pauvres sont restés. » On bavarde quelques instants de plus et je le quitte en lui souhaitant une bonne journée et du courage.

Je quitte la réalité tunisienne et je rentre dans la représentation altermondialiste. J’ai lu au petit déjeuner l’article paru dans Mediapart sur le FSM, dans lequel plusieurs de nos amis sont interrogés. La tonalité qui se dégage des paroles prononcées est que « on a gagné la bataille culturelle, mais pas la bataille politique », mais que « on n’a pas encore d’intérêt commun entre les victimes des plans sociaux en Europe et les paysans du Sud », ce qui, c’est le moins qu’on puisse dire, est assez paralysant pour une stratégie altermondialiste.

Alors, je rapproche ma rencontre matinale avec Taieb et l’analyse des forums sociaux. Certaines revendications altermondialistes semblent avoir été reprises par les classes dominantes, désemparées par leur propre crise : taxation des transactions financières, régulation des banques, etc. Mais n’est-ce pas la partie cosmétique de ces revendications, coupées de la bataille pour couper la racine : la logique capitaliste d’accumulation ? La séduction exercée encore par le capitalisme, malgré ses innombrables dégâts, est-elle battue en brèche par les mobilisations altermondialistes et celles des indignés ? C’est ce qu’il faudrait interroger pour pouvoir parler de victoire culturelle. Car Taieb a parfaitement compris le mécanisme de l’échange marchand, et nous avec lui. Non seulement il est bon économiste mais il est au fait du small business as usual. La logique marchande ne conduit pas nécessairement à celle du capital mais elle la porte en germe. Le germe n’éclôt pas dans n’importe quelle condition mais des précautions s’imposent. Pour pouvoir parler de victoire culturelle. Il n’est pas sûr que celle dont, altermondialistes, nous nous targuons parfois soit complète. Alors, la victoire politique... Je vais devoir marcher encore de nombreux matins...

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