« On commence en se disant que c’est pour six mois »

, par  Lise Poirier-Courbet

Atelier « Emploi des jeunes diplômés dans les centres d’appels » organisé par le réseau international de centres d’appels, dont SUD-PTT, UGTT-PTT (Tunisie), CSC-CNE, CGT-FSE, UGTM (Maroc), Union des diplômés chômeurs.

Nous sommes dans un petit amphi aux tables délabrées, le matin du mercredi 27, il y a vingt à vingt-cinq personnes, la plupart ont de vingt à trente ans, ça fait trois-quarts d’heure qu’ils racontent chacun leur tour leur expérience des centres d’appels, en Tunisie, au Maroc, en Egypte.

L’atelier s’accélère : les interventions précédentes portaient plus sur les conditions de contrat, les conditions de lutte, maintenant deux des participants reviennent sur la question spécifique des diplômés : « Comment fait-on pour trouver du travail dans son secteur après avoir travaillé cinq ans dans un centre d’appel ? Tu as une expérience professionnelle, tu es devenu responsable, mais ça fait quoi comme expérience pour un ingénieur informatique ou agronome, ton diplôme devient has been. » « Il y a une souffrance psychologique à avoir étudié pendant plusieurs années à fond, en travaillant en plus pour vivre, et que tout ce que tu as étudié ne serve pas » « On commence tous en se disant c’est pour six mois ou un an, mais quand on y est depuis deux, trois ans, il faut bien se poser des questions. ».

Dans cette ambiance de confiance entre des personnes qui ont connu ces conditions difficiles (en Tunisie, Egypte, Maroc, France, Belgique), l’un d’eux, un Tunisien, raconte : « il y a une blague qui circule dans notre centre d’appel : comment on fait pour devenir un zombie ? Soit tu peux procéder par les radiations, ça marche assez bien, soit tu peux passer dix ans dans un centre d’appel ! ».

A la sortie, discussion avec Fatema, marocaine : « je travaille dans un centre d’appel depuis 2001, alors forcément je me pose des questions, suis-je devenue une zombie ? » J’ai eu un bac d’électronique, puis un BTS de technico commercial, dans une formation étatique car je suis d’une famille modeste, je suis la huitième enfant. J’ai commencé à travailler tout de suite après mon diplôme, en 1999 et deux ans après, en 2001, je suis entrée en call center. C’est vrai qu’en douze années de travail, je n’ai rien appris. Même en langue, en français, je n’ai rien appris, j’ai même perdu. Quand je sors du travail, je rentre directement. En plus je suis devenue fragile, depuis ce travail. Avant quand j’étais petite, je jouais partout, je n’avais pas peur de circuler, d’être avec les gens. Maintenant il faut toujours que je sois accompagnée, même pour faire des courses, même pour rentrer du travail. Je me dis à moi-même « Fatema, tu as beaucoup perdu. Aujourd’hui tu as 34 ans et tu te bats pour retrouver ta force ». Je suis devenue syndicaliste pour défendre les plus jeunes. C’est peut-être pour ça que je suis venue à ce Forum.

Aymard de Mengin est co-auteur avec Lise Poirier-Courbet du livre « Bombay, rivage des possibles. Carnets de voyage dans la planète altermondialiste ». Editions Syllepse 2010 (Sept personnages se rendent au Forum Social Mondial de Mumbai en 2004. Préface de Chico Whitaker). Un livre sur le Forum social de Tunis est en projet.

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