Le jour d’avant

, par  Lise Poirier-Courbet

A Tunis, le jour d’avant et le jour de l’attaque contre le musée du Bardo. Lise Poirier-Courbet, sociologue écrivaine, rencontre des organisateurs du Forum au local du FTDES, discute au café L’univers avec un jeune bloggeur de la révolution, rend visite à Habib, dans une cour de la médina ...
Consultez en pièce jointe le livret de huit pages Tunis rivage des possibles : autour des Forums sociaux de Tunis, de novembre 2010 à mars 2015.

Tunis, nuit du 18 au 19 mars 2015.
Hier a eu lieu l’attaque au musée Bardo de Tunis. Aux informations de la chaîne Arabia, regardée par les résidents algériens de mon hôtel, on parle de 22 morts, dix-sept étrangers, une tunisienne, deux policiers, et les deux djihadistes. C’est ce que m’a traduit de l’arabe, Saïd, l’homme au grand rire chaleureux, quand il me sert le café avec beaucoup d’eau : « c’est du jus de chaussettes, ton café, Madame ! ». J’ai connu Saïd lors du Forum social mondial de Tunis en 2013.
Heureusement que mon premier jour à Tunis, le mardi 17 mars a été un jour heureux !
Je l’ai vécu si intensément que ce n’est qu’aujourd’hui, après ce jour du 18 mars, dans la nuit, que j’écris. Alors alternons le jour lumineux et le jour sombre : non, impossible. Il faut se remettre dans le jour d’avant, le jour de l’espoir. Le jour des rencontres lumineuses, faites d’amitié, de gaîté chaleureuse, l’impression que non, mes craintes d’avant mon départ, n’étaient pas fondées.
Au local du FTDES, j’ai retrouvé les militants en pleine préparation du Forum : le front soucieux, le visage fatigué qu’égaye un grand sourire quand ils me voient. Est-ce simplement le plaisir de voir arriver une personne qui les sort un instant des soucis de salles, de marche d’ouverture, de sécurité ? Est-ce parce que j’ai interviewé trois d’entre eux en juin dernier ? C’était pour le livre de carnets croisés de sept personnages au cours des FSM de Tunis, pour inspirer le personnage d’un responsable du comité d’organisation.
Tunis rivage des possibles. J’aime bien ce titre.
- T’as dormi combien d’heures cette nuit ?
- Hier on a quitté le local un peu avant minuit. Ce matin on était ici à six heures. Ça va. Cette fois, tu as vu, nous avons fait mieux que la dernière fois ! On a sorti le programme en ligne il y a dix jours !
En les entendant, en les voyant courir dans le couloir, ça me paraît évident : il faut finir le livre en mars 2015, en plein Forum !
Dans les rues de Tunis, à hauteur du théâtre, dans la librairie Al Kittab, j’erre entre les livres, la seule librairie française du centre-ville, le lieu de culture. Je rencontre d’abord un étrange professeur d’anglais avec un chapeau de cow-boy, qui m’introduit aux beaux livres sur Tunis, qui me parle des jeunes femmes tunisiennes, « l’avenir du pays » dit-il.
Pendant qu’il discourt, pendant que je cherche des images pour illustrer la couverture du futur livre Tunis rivage des possibles, une belle jeune femme aux cheveux longs noirs, le sourire radieux, s’adresse au libraire. « Tu ne me reconnais pas ? C’était le jour de la bagarre … » Ils parlent en arabe, j’apprends plus tard que la bagarre, c’était le jour des élections d’octobre 2014. Une bande de jeunes islamistes radicaux s’étaient énervés et ils l’avaient insultée, ainsi que les jeunes qui soutenaient Nida tounès, le Front Populaire, les forces de gauche. Je me fais expliquer la situation puis on parle du Forum. Je finis par l’inviter à l’atelier d’écriture que nous organisons le 26 mars à 19h dans le hall de l’hôtel El Hana. Une autre jeune femme, au foulard noir s’approche « Je vous ai entendus, j’adore écrire, j’ai toujours aimé ». Je l’invite aussi à cet atelier. On échange nos coordonnées…
Plus tard, je téléphone à Habib, l’homme que j’appelle « l’Averroès tunisien » car il ressemble à celui du film de Youssef Chahine, Le destin. J’aime sa maison dans la médina, sa grande cour, où, lors du dernier forum, il invitait ses amis tunisiens, les bloggeurs amis de son fils.
Au moment de la révolution, ils étaient une vingtaine à trouver refuge dans sa maison. Amina faisait à manger pour tous. Avec Habib, il est convenu de se retrouver le soir, tout d’abord avec Florence, la photographe, à 18h pour écouter un concert sur l’avenue Bourguiba, puis au café L’univers avec Habib vers 19h. C’est le festival de musique de Carthage. Ambiance joyeuse des jeunes, sourires aux lèvres en ce début de douceur printanière, danse, joie. Je retrouve Habib vers 19h attablé autour d’un capucin, il y a là des amis à lui qui s’en vont puis son fils Amal, qui vient s’attabler avec nous et un ami de son fils, Yacine.
C’est la première fois que je revois Habib depuis mes interviews des organisateurs du forum en juin 2014. Assez vite, je sollicite son analyse sur les incidents à la frontière de la Tunisie avec la Libye. Il me dit que, oui, il est inquiet, mais pas vraiment non plus, il a espoir dans la transition démocratique. Je lui explique mes hésitations à venir au Forum cette fois-ci.
Je lui demande l’influence des groupes djihadistes en Tunisie. Il dit « oui, il y en a, et surtout on craint le retour de ceux qui reviennent de Syrie ».
C’est à ce moment-là qu’arrivent Amal, son fils et Yacine. Je ne sais pas encore qui est Yacine mais nous nous lançons dans une discussion sur le phénomène des jeunes tunisiens partant faire le djihad en Syrie. Yacine m’explique que, selon lui, cela correspond à la recherche d’idéaux d’égalité et de justice. Les djihadistes les attrapent comme ça, en tout cas.
Je renchéris sur ce que j’ai appris, par mes recherches internet, sur la propagande des groupes islamistes pour les attirer « Tu vois, tes frères palestiniens, l’injustice, qu’est-ce que tu fais pour les soutenir ? La lutte contre l’ordre occidental… » Yacine ajoute : « oui pour moi, cela ressemble aux jeunes des années 1970, aux idéaux révolutionnaires » et nous voilà partis dans une grande discussion alors qu’on ne se connaît pas encore.
J’apprends qu’il a été un des fameux bloggeurs, caché pendant longtemps, et qu’il a été arrêté le 6 janvier 2011. Yacine me racontera tout ça un peu plus tard, ainsi que le trou noir du ministère de l’intérieur. Pour l’heure, nous sommes au café L’univers en train de déguster un capucin, et moi de lui dire « Mais non, tu ne peux pas comparer avec les années 1970 : à l’époque c’est vrai qu’on était prêts à partir soutenir une cause. Moi-même, je me suis retrouvée dans une prison bolivienne, en voulant soutenir les mineurs boliviens, mais aujourd’hui, même si l’appel à la justice est réel pour ces jeunes des quartiers pauvres, délaissés, au chômage, le contexte est radicalement différent. Ils se retrouvent à faire des crimes, à servir des causes archaïques… ».
Alors là, il ne tarit plus d’exemples. On échange nos informations. Il dit : « Ceux qui partent sont attirés par la propagande, et, une fois sur le terrain, ils sont totalement sous l’effet d’une drogue dont je n’ai pas retenu le nom. Ils sont bien payés, c’est attractif. » J’évoque le travail d’Hélène restée à Bruxelles, sur le parcours des jeunes en partance ou en retour de djihad. Amal dit « … mais il faudrait un cadre légal, via la cour pénale internationale pour les arrêter, car ils ont commis des crimes contre l’humanité. Ici en tunisien, on n’a pas ce cadre-là. ».
J’apprends, quelques minutes plus tard, que Yacine est binational, tunisien par son père, et belge par sa mère. Il a vécu ces dernières années à Bruxelles pour un master en sciences politiques. Il est revenu ici pour être avec ses amis et participer au forum sur la sécurité informatique, participe à un campus numérique. Il a été arrêté en janvier 2011 suite à une déconnection soudaine de son ordinateur impromptu et c’est dans ces circonstances qu’il a été retrouvé par la police de Ben Ali. Bloggeur très recherché, il a été emmené directement dans le trou noir du ministère de l’intérieur. Je lui demande « ils ne t’ont pas fait trop mal ? » Yacine : « Franchement ils commencent par te donner des gifles, mais là c’est normal, ce qui est angoissant c’est qu’ils te préviennent tout de suite que tout peut arriver, que personne ne viendra jamais te chercher. On est dans l’angoisse, terrible, plus de contact avec l’extérieur. Moi je ne suis resté que quatre jours, puisque le système Ben Ali s’est écroulé, j’ai même pu participer à la révolution. »
En cheminant vers la voiture d’Habib, Yacine me raconte la mort de son père en décembre 2010, un arrêt cardiaque. Entre décembre et janvier, c’est une année sombre pour lui, entre la mort de son père et son arrestation.
Yacine se cherche « tu sais pour trouver du travail en Belgique avec un nom arabe ce n’est pas facile »… jeune homme exalté et fragile. Arrivés à la voiture, Sofinae nous quitte. Amal, dans la voiture, me parle de son ami Yacine. Ils se connaissent depuis l’enfance, Yacine a été son voisin jusqu’à leurs dix-huit ans…
Il est temps d’aller manger chez Habib, je suis invitée à monter dans la maison, la belle cour en faïences bleues. Ce même soir, on se retrouve autour de la table chez Amina, taboulé, olives, verre de rosé. J’apprends que Amina, est moitié algérienne moitié lybienne, qu’elle s’est mariée dans le petit hôtel où j’habite.
Avec Habib et Florence, on boit du rosé, on parle famille. Amal a réussi sa licence en droit, il a fondé sa propre association… Habib raconte ses trouvailles sur un historien français traduit en arabe quand les coloniaux faisaient travailler Algériens, Tunisiens, Libyens, jouaient sur les communautés pour exploiter les mines, et récupéré par le syndicat des mineurs.
Et puis il faut passer à ce jour du mercredi 18 mars, c’est le jour où je récupère ma chambre au grand hôtel de France, c’est l’heure de terminer tous les mails car je le sais par expérience, la connexion au Carlton est meilleure qu’au grand hôtel de France, il n’a de grand d’ailleurs que le nom, avec son hall aguicheur, et ses chambres vieillottes, trois fois moins cher, voilà l’intérêt.
J’écris aux Reporters citoyens, à Camille, à nos amis, je range les dossiers, et puis change d’hôtel, reprend mes habitudes, pas tout à fait, j’inaugure un autre restaurant en bas de la médina, apprivoise le fait de me retrouver en minorité sexuelle, nous sommes deux femmes dans le restaurant.
Je me régale d’une salade tunisienne et d’une dorade grillée, je vois les hommes s’agglutiner devant le poste, une femme parle fort, pas d’image encore. Des caches d’armes, je ne sais si c’est en Syrie, et ou en Irak, les gens ici sont habitués aux images de guerre, ça tourne en boucle, la veille Saïd m’a dit d’un air délassé, c’est tous les jours comme ça, al Arabia, la chaîne saoudienne.
Puis je vais faire la sieste, j’ai failli demander ce qu’ils disaient mais, dans ce nouveau restaurant, je n’ai pas mes habitudes, alors c’est dans mon lit pour me reposer que Sylvaine m’a appris la fusillade du musée Bardo à Tunis. Puis c’est sh, ma psychanalyste préférée qui m’a appelée, alors là je me suis inquiétée, je me suis levé et ai essayé de comprendre. J’ai mis la chaîne France 24 dans ma chambre, je ne la capte qu’en anglais, me dit que j’irai au Carlton pour l’écouter en français. Puis je descends dans la salle du petit déjeuner, c’est la chaîne el Arabia, la saoudienne, que de l’arabe, je me fais traduire par Saïd. Il a l’air bouleversé, ça se passe près d’ici, ils ne les ont pas encore arrêtés, des touristes en otage, je téléphone à Aymard pour me rassurer mais je ne suis pas vraiment inquiète, je me sens surtout anesthésiée, mon cerveau fonctionne au ralenti. Je suis déconnectée des émotions, je ne comprends pas, mais pendant un long moment, je consulte les infos de France par internet, ne peux réfléchir, ni même savoir si je dois sortir. Je décide de nous inscrire sur le site du ministère des affaires étrangères, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Précaution vaut mieux qu’ignorance.
Petit à petit j’émerge. Je sors, je ne réalise pas tout à fait non plus ce qui s’est passé, le nombre de morts augmente toujours, aux dernières nouvelles il y avait dix-sept morts, le nombre augmente, mais je n’arrive pas à mettre des humains dans ces chiffres, mon émotion est bloquée, c’est net.
En sortant de la librairie, toujours les lieux familiers, je vois un rassemblement, je m’approche, entend parler français, demande ce qui se passe. Ce sont les islamistes, ils nous ont chassés du parvis du théâtre, il y a un peu de bagarre ici, c’est toujours comme ça : la gauche contre les islamistes, puis j’aperçois Ahlem Belhadj, je lui sauterais presque au cou, alors qu’elle ne me connaît pas, je prends son numéro.
Ahlem, responsable de l’association des femmes démocrates, me dit « On ne reste pas trop là, certains ont des armes blanches, on va organiser quelque chose demain de plus grand. ». Elle et ses amies s’éloignent, je vois des gens qui crient, qui s’agitent, je préfère m’éloigner aussi. Il est déjà dix-neuf heures. Arrivée à mon hôtel, je récupère les trente dossiers lecteurs de Tunis rivage des possibles fabriqués par Habib, consulte avec bonheur le communiqué du comité d’organisation du fsm. Il lance un appel à soutien.
J’appelle Habib qui est déprimé, « ça me rend triste, ça me déprime », lui qui est si jovial. Ils sont en train de manger, je lui dis mes remerciements pour la magnifique soirée passée ensemble. Heureusement que j’ai commencé par la joie de vivre, la cour de la maison d’Habib.
Tunis, 22 mars 2015.
Lise Poirier Courbet
Consultez en pièce jointe Tunis rivage des possibles, de novembre 2010 à mars 2015, livret de huit pages coordonné par Lise Poirier-Courbet et Aymard de Mengin.

Voir en ligne : Association Rivage des possibles

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