Rassemblement au musée Bardo de Tunis.

, par  Lise Poirier-Courbet

Le lendemain de l’attaque contre le musée du Bardo, Lise Poirier-Courbet, sociologue écrivaine se retrouve au rassemblement. Un grand silence, de la consternation, beaucoup de gravité. Abderrahmane et Romdhane déposent une gerbe de fleurs au nom du Forum Social Mondial.
Sur le chemin, des militants lui racontent des histoires du bassin minier en 2008. Bientôt le FSM commence. Toujours ces histoires de solidarité, de soutien au mouvement social, de transmission ...

Depuis que j’habite au Grand Hôtel de France, rue Mustapha el Mebarek, je tente de saisir au travers des images de la chaîne Al Arabia, ou celles de Tunisia, le sens des événements et parfois, je demande à Said, l’homme qui sert les petites déjeuners, les thés à la menthe, de me traduire quelques informations. Les connections Internet marchent ici une fois sur quatre. Alors il faut aller dans un vrai grand hôtel. Ce matin j’ai laissé le chargeur de mon ordinateur dans le hall de l’hôtel précédent. Ce genre de micro-événement me perturbe profondément. C’est là que se nichent mes égarements, mon manque de sang-froid, mes échappements de la réalité.
Et pourtant hier, jeudi 19 mars, lendemain de l’assassinat de 21 personnes, dont 20 étrangers, une tunisienne, quarante blessés, plus les deux djihadistes, je suis allé au rassemblement après l’attaque terroriste au Bardo… Tiens, je me vois écrire, attaque terroriste, comme on lit partout dans les journaux. Moi je n’aime pas le mot terroriste. Je préfère imaginer que ces jeunes dévoyés dans un combat sanguinaire qui touche des innocents, sont, même dévoyés, des djihadistes embrigadés ou consentants, jusqu’où ? Des djihadistes salafistes.

Devant les grilles du bardo, puis à l’intérieur du jardin devant le bardo, quand les policiers nous ont laissé entrer, je suis là avec quelques centaines de personnes.

Un voyage vers Gafsa en 2008

Heureusement que j’y suis emmenée par Etienne, syndicaliste de Sud Solidaires et deux de ses amis depuis 2002, syndicalistes tunisiens de l’UGTT. Dans la voiture conduite par Mongi, responsable de la branche Télécom tunisienne, nous sommes quatre : Etienne, moi, Mongi et un autre responsable plus jeune, Anouar. Etienne et Mongi se sont connus en 2002. Pendant l’année 2008, avec l’aile gauche de l’UGTT, Etienne et Mongi se sont retrouvés régulièrement en soutien aux luttes du bassin minier. Depuis ce moment ils ont des relations proches avec l’UGTT, le grand syndicat, pivot des forces sociales et politiques qui ont permis la transition démocratique après le chaos généré par le gouvernement Ennahdha.
Mongi est un homme énergique, la peau brûlée par le soleil. Quelque chose de doux dans son regard. Il en a vu passer des luttes, des pleurs, des découragements, des espoirs.
Quand je lui raconte notre projet Tunis rivage des possibles, il acquiesce à l’importance de laisser des traces de l’histoire de ces luttes. Il aime l’idée.

Etienne raconte l’histoire de son voyage en 2008 vers Gafsa avec Abderrahmane, le responsable aujourd’hui du F.T.D.E.S. , qui avait été présenté à Etienne comme chauffeur. Dans chaque voiture qui descendait vers Gafsa pour les procès des activistes et mineurs du bassin minier il y avait un « international ». Des contrôles partout. Etienne pensait que cet homme, le chauffeur, était un anonyme. Il avait interdiction de parler, un muet. Décembre 2008, un vent glacial, pas grand-chose à manger, peu de sommeil. Abderrahmane voyageait ainsi incognito, car en tant que fondateur du groupe des avocats, défenseur des droits de l’homme, il était très recherché.
Nous traversons la place Bab Saadoun. Nous approchons du musée du Bardo. Mongi gare sa voiture non loin de l’immeuble où sont affichés sur toute la longueur d’un mur d’immeuble, les portraits des deux hommes politiques de gauche assassinés en 2013, Chokri Belaid en février 2013, Brahmi en juillet 2013. Chokri avec ses moustaches noires, son humanité sérieuse et attentive.

Au départ, devant les belles grilles en fer forgé du Bardo, plus de caméras que de manifestants. Des slogans éclatent avec des voix fortes, rauques dont celle sortant d’une jeune femme d’apparence frêle, à la voix puissante. Je me fais traduire et raconter par Mongi. « Ces manifestants dénoncent la complicité d’Ennahdha avec les groupes salafistes ».
On déploie les drapeaux tunisiens, on crie sa colère. Beaucoup de policiers, de militaires, lourdement armés, « des forces spéciales ». Finalement on finit par s’y habituer. A Paris, dans mon quartier, c’est pareil, entre la protection des synagogues, des mosquées. Ici il s’agit d’un lieu de grande culture où le sang a coulé, où des êtres ont été lâchement assassinés.
Je vois maintenant un groupe très impressionnant d’hommes et de femmes, en robes noires avec un large bandeau blanc sur le devant. C’est le Conseil de l’ordre des avocats, la célèbre organisation des juristes et des représentants des droits de l’homme. Pendant la révolution, Ils ont joué un rôle fondamental avec l’UGTT, les jeunes. J’y rencontre aussi le président d’honneur de La Ligue des Droits de l’Homme Tunisienne, un monsieur jovial qui connait tout le monde. J’ai d’abord rencontré sa femme et sa filleule. Lui s’appelle Taoufik Bouderbala et se fait interviewer par un journaliste, J’écoute, puis je pose des questions à mon tour.

Là, au moment où j’écris dans la nuit, j’entends le muezzin, il est cinq heures. Tunis s’éveille. Jusqu’à maintenant, j’ai toujours aimé ce chant guttural, d’appel au grand large, à plus grand que soi, même à cinq heures du matin alors que dans les voyages au Maghreb, j’ai souvent rencontré des jeunes qui n’aimaient pas, surtout celui de cinq heures. J’étais en voyage, j’avais cette chance- là.
Aujourd’hui, ce matin, à cinq heures du matin, je suis traversée de sentiments contradictoires. A côté du chant du muezzin, à côté de l’appel au sentiment océanique, se tient une odeur d’obscurantisme, de sang, d’aveuglement. Mais pourquoi ce mélange soudain alors que depuis des années, j’ai vibré au chant sublime, à Nusra Fateh Ali khan, le chanteur soufi… Maintenant, je ne peux pas ne pas savoir que certaines mosquées, ici, sont l’abri de ces radicaux qui justifient la violence, qui l’encouragent. Une tunisienne en colère m’a dit : « Ce sont des bureaux de recrutement »… Pas toutes, certes, pas toutes, heureusement mais… L’appel est terni, je n’y peux rien, je suis triste.

Le silence et les mots du militant des droits de l’homme

Je reviens devant les grilles du Bardo. Le groupe des manifestants, de minute en minute, s’élargit. Nous sommes de plus en plus nombreux sans être massif non plus, pas de déferlante, des groupes de combattants qui n’ont pas peur, qui en ont vu d’autres. Taoufik, c’est le nom du président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme dit :
« Depuis la révolution, la peur est derrière nous, jamais la Tunisie ne baissera les bras. J’ai confiance dans mon pays ».
Un mouvement de foule, les militaires, les policiers ont ouvert les grandes grilles du Bardo, pour laisser passer les manifestants, les hommes en noir, les syndicalistes, les anonymes, quelques journalistes, certains avec de grosses caméras. Je mets mes pas dans ceux de Taoufik, de sa femme et sa filleule.
Un grand silence, de la consternation, beaucoup de gravité. On marche doucement sous le soleil, ébahis. Je reconnais les fenêtres où se cachaient les otages, les touristes pourchassés, ça a un goût amer, mais ça donne corps à l’horreur. Dans le cortège, plus de cris de colère, de la gravité. Nous sommes trois ou quatre cents. Je vois pour la première fois depuis mon arrivée, Romdhane, un organisateur du forum, avec une énorme gerbe de fleur. On s’embrasse chaleureusement. Abderrahmane est là aussi, ils déposent leur gerbe de fleurs au nom du Forum Social Mondial, une autre gerbe de fleurs, au nom du FTDES.
Pas de mots, des gestes lents, les deux gerbes protégées, le bel arbre, fort et séculaire, ça rassure. Abderhamhane, je l’ai croisé le matin même dans les bureaux du FTDES, je lui ai remis le dossier lecteur du futur livre Tunis, rivage des possibles, en cadeau, même si je sais qu’il n’aura pas une minute pour le regarder. Il n’a pas beaucoup dormi ces dernières nuits. Je suis contente de les voir là, je les connais bien depuis que je les ai interviewés en juin dernier. Avec Abderrahmane, on avait pris deux longues heures, sur sa vie, son long parcours, d’ancien membre du FDLP, des camps d’entraînement palestinien aux droits de l’homme, un homme chaleureux qui a décidé dans les années que son vrai combat serait le soutien au mouvement social dans les régions, celui des ouvriers qui font une grève de la faim, des femmes qui font des sorties dans les rues, le combat des droits de l’homme aussi .
Beaucoup de monde en rangs serrés, en silence, recueillis, silence long, lourd. Puis c’est le chant de l’hymne national, celui qu’ils chantaient pendant la révolution, celui qu’ils chantent souvent, ce beau chant du poète Chebbi
« Lorsqu’un jour le peuple veut vivre. Force est pour le destin de répondre … »
Les hommes en noir, les syndicalistes, les belles femmes, ceux que je ne sais identifier, forment une haie forte et courageuse. Ce sont les gens de lois qui garantissent les libertés. Je ne peux échapper quelques instants à un micro de la télé belge : gênée, je dis quelques mots sur ma présence, ma venue pour le FSM, mon soutien aux membres de la société civile, puis passe rapidement la parole à Taoufik, le président d’honneur.
Taoufik fait un plaidoyer contre la violence, pour des lois qui condamnent les violences, mais justement dans un cadre légal. Le distinguo est subtil. « On ne veut plus de tortures, plus de tribunaux d’exception. Pas de restriction aux droits de l’homme, mais des sanctions sur l’utilisation de la violence, dans le cadre de notre démocratie, de notre transition démocratique. » Pour Taoufik, ces jeunes sont sans éducation. Il dit « il faut éduquer notre jeunesse à la controverse, à la critique. Accepter que l’autre puisse penser différemment de vous. Ça s’apprend. »

Les micros, les caméras s’éloignent, nous continuons à parler. Je lui fais part d’un discours entendu d’une personnalité politique tunisienne, Kamel Jendoubi, qui s’inquiétait des trafics d’arme, de la contrebande généralisée de la Somalie au désert mauritanien. « Là, il n’y a pas de contrôle, pas de frontières ». C’était à l’occasion du deuxième anniversaire de la mort de Chokri Belaid, organisée par la fondation Chokri Belaid contre la violence. Il écoute et dit partager la même inquiétude.
Pour la première fois depuis juin 2014, je retrouve Romdhane que j’ai interviewé. Surprise de sa chaleur, les circonstances aussi sans doute. Le moment est à l’émotion. Au loin, les palmiers oscillent dans le vent, les beaux bâtiments du musée entourent nos tristesses et notre solidarité.
Que de souffrances en perspective pour les proches des victimes, un avant et un après radical. Je regrette de ne pas pouvoir penser à une personne en particulier, peu d’informations ont été données, sans doute pour mieux les protéger des regards curieux. C’est bientôt la minute du silence, les gens serrés les uns contre les autres, puis l’heure de l’hymne national. Très beaux moments de fraternité. Je n’ai pas peur d’être là, je me sens entourée par le collectif, les femmes et les hommes en noir et blanc. Je savais par mes lectures leur rôle dans la révolution et avant, là je sens leur présence humaine. Juste avant de partir, je croise Sofiane, le bloggeur de la révolution. On se fait prendre en photo devant une large banderole : « Notre lutte est large, populaire, contre le terrorisme ». Puis je marche vers la sortie, et croise un jeune homme avec deux petites pancartes, « Tunisie saignée mais Tunisie début ». « La haine tue mais l’espoir est immortel ».
Puis c’est le voyage de retour avec Mongi, le syndicaliste de l’UGTT, il a été au départ programmeur, puis analyste informatique avant de devenir un permanent syndical. Un homme tranquille, doux. Il m’apprend quelques mots d’arabe, de sa prononciation.

Lise Poirier Courbet

Co-auteure de Tunis rivage des possibles, chroniques des FSM à Tunis de 2010 à 2015, en cours d’écriture, dossier de huit pages joint à l’article. Voir aussi Le jour d’avant, article du 24 mars.

Tunis, 26 mars 2015

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