Un parcours du centre d’appel à l’économie mondiale.

, par  Lise Poirier-Courbet

Le mercredi 25 mars, premier jour des activités autogérées du FSM, Aymard de Mengin, écrivain de chroniques des forums sociaux, découvre la dure vie des travailleuses en centre d’appel avant de partager une table de controverses et les perspectives difficiles de l’économie mondiale. L’horizon n’est pas vraiment rose, mais les rencontres avec des activistes passionné-e-s sont revigorantes.

A l’entrée d’une petite salle de l’université des sciences, au campus Al Manar, je trouve trois organisateurs de l’atelier « Centres d’appel : quels droits pour les femmes ? » Il est 8h30. « Pas mal de copains sont coincés dans le métro, ils arrivent, on les attend ». En effet ils débarquent à une trentaine une demi-heure plus tard, tous ensemble. Ils saluent les personnes arrivées entre temps dans la salle, se font la bise. Dans ce milieu, ils se connaissent ou au moins se sont parlés par téléphone. Les syndicats (UGTT, CNE, Sud PTT, CGT) font un travail ensemble depuis quelques années et les relations sont chaleureuses. Au final, salle pleine, 50 participants au démarrage, encore d’autres se joignent en cours de route.
On passe très vite au cœur du problème, avec trois courtes interventions introductives sur les problèmes de santé, les conditions de travail, et la question centrale : faut-il, pour mieux défendre les droits des femmes, qui sont majoritaires dans ce secteur, avoir des revendications de droits spécifiques aux femmes ? Ou au contraire les mêmes revendications pour les hommes et pour les femmes, mais en se donnant plus de moyens pour les obtenir ?

Je recopie quelques notes prises pendant les introductions. France : 80% d’employés, dont 70% de femmes. En bas des grilles de classification. Belgique : 85 000 personnes, souvent internes aux entreprises, 61% de femmes. 30% des femmes travaillent à temps partiel, contre 11% des hommes. 85% des managers sont des hommes. Étude sur les conditions de travail, car beaucoup de plaintes. Les personnes fragilisées sont les temps partiels (et donc des femmes), mais aussi des hommes, car ils attendent plus de l’évolution de carrière et la déception est plus forte. Le rapport parle des troubles musculo-squelettiques. Nuque, cou, haut du dos, épaule, bas du dos, plus souvent des femmes. Problèmes aux cordes vocales et d’audition. Les problèmes sont plus difficiles quand il y a une entreprise « donneur d’ordre » et un centre d’appel, car le centre d’appel fait peser sur les salariés des contraintes supplémentaires, que ne demandait même pas le donneur d’ordre. Tunisie : l’activité se développe depuis 2000. On essaie d’obtenir une convention sectorielle. Planification du travail de 7h à 22h. Maternité compensée deux mois à 60% au lieu de quatre mois à 100% dans le secteur public.

Discrimination positive ou négative ?

Les interventions parlent du harcèlement sexuel, surtout au moment des promotions. Les hommes sont prioritaires dans les promotions et les chefs essaient de conditionner les promotions à une soumission au harcèlement. La honte et la crainte de la société dissuadent les femmes de porter plainte.
Une femme de DP parle du problème des horaires : « On ne peut pas travailler tranquille en laissant les enfants à la maison. Je rentre stressée, bien que je sois une mère idéale et aimante. Nodules qui ont touché mes cordes vocales, récemment un problème cardiaque. Des spécialistes ont diagnostiqué ces maux de santé et ont reconnu que c’est lié au travail, mais j’ai galéré pour faire reconnaître par le médecin du travail ce qui était dit par les spécialistes. »
Céline : « Il faudrait rendre le congé paternité des hommes obligatoire (sinon les hommes ne le prennent pas et les chefs les empêchent de le prendre) et égal à celui des femmes. »
Fred, Solidaires : « Mettre le droit des femmes en premier dans les luttes syndicales. La charge des enfants doit revenir aux hommes et aux femmes La garde des enfants doit faire partie des revendications. Que les femmes prennent le pouvoir dans les syndicats. Un premier pas : une campagne dans les centres d’appel pour les droits des femmes. Un tract et des affiches. »
Un responsable de l’Ugtt : « Je voudrais montrer les contradictions si nous défendons des revendications spécifiques pour les femmes. Nous avons obtenu dans une boîte un planning préférentiel pour les femmes avec des enfants, avec des horaires plus adaptés. Il a été choisi par 50% des employés ! Les célibataires nous ont dit : « Nous on a les mauvais horaires. Quand est-ce que je vais avoir du temps pour trouver un mari, pour avoir moi aussi des horaires préférentiels ? » Eclats de rires dans la salle. En fait la vraie question c’est : Arrêter la gestion par le stress. Utiliser les labels sociaux, les normes. Creuser leurs propres allégations (vous dites que, prouvez-le).
Cyrine, de l’Ugtt elle aussi : « Une discrimination positive finira toujours par être négative à la fin. Je n’accepte qu’une seule discrimination positive : un gouvernement composé à 50% d’hommes et à 50% de femmes. Sinon, nous pouvons tout faire pareil, nous pouvons tout partager, c’est quelque chose que j’ai la chance d’avoir vu chez mon père et ma mère et il n’est pas question que je change pour avoir des horaires plus favorables ! Je travaille le soir et ça ne fait pas de problème. Et si j’ai des problèmes, ce sont les mêmes que ceux des hommes, on doit tous les affronter. On peut rentrer à plusieurs. Je vois une seule période où il faut bien faire la différence : pendant la grossesse, là c’est une différence qui nous est imposée par dame Nature ou par Allah. » Tout ça est dit avec force et bonne humeur.
Ali, son voisin poursuit : « Voilà un exemple de la femme tunisienne ! Vous voyez que les femmes tunisiennes n’ont pas la mentalité d’être secondaires par rapport aux hommes. La Tunisie est peut-être l’exception du monde arabe. Il faut l’égalité dans les bureaux syndicaux.
Mohamed, Téléperformance : « Mais il y a les boîtes où il n’y a pas d’orga syndicale. Dans la nôtre, avant le syndicat, on virait les femmes enceintes. »
A la sortie Cyrine me précise : « Mon père partageait la vaisselle, la cuisine, les soins aux enfants. C’était comme ça. Et ma mère ramenait aussi un salaire à la maison. Et mon frère faisait comme ma sœur et moi. Voilà ce que j’ai appris comme une évidence. Alors je ne peux que continuer ce qu’ils nous ont appris. »
Il ne pleut plus comme hier. Ça fait du bien de sentir le soleil sur la peau en passant d’un atelier à un autre.
J’ai dit à Cyrine mon intérêt pour ces ateliers centres d’appel, où l’entraide est évidente, concrète, ça montre l’utilité des forums. Elle ne me laisse pas finir ma phrase : « Oh oui c’est utile les Forums ! » Pourquoi ? « J’ai gardé des centaines de contacts du précédent forum à Tunis. Plusieurs fois j’ai fait appel à eux. »

Après ce premier atelier très concret et centré, j’ai continué toute la journée à me confronter à l’économie mondiale, aux combats qui nous dépassent complètement, aux tentatives sans fin des pots de terre associatifs contre les pots de fer des multinationales. Elles imposent leur dictature à de nombreux Etats, alors ce ne sont pas les rencontres altermondialistes qui les font trembler. Pourtant on trouve quand même un peu de consolation à comprendre à quelle sauce on va être mangé ! Et même parfois des idées qui nous redonnent le moral !

A la Cafet Lise et Laure ont réussi à trouver des sièges, mais il y a des queues pas possibles pour manger ! Elles ont assisté le matin à un atelier sur les migrations, la politique de l’Union Européenne de contrôle aux frontières et du sauvetage des migrants en mer ou en terre.

Délégitimer la dette

Je reviens à ma première étape du parcours sur le monde que nous construisent les multinationales : un atelier « Pourquoi et comment désobéir aux créanciers ? », organisé par CADTM – ATTAC – Observatoire tunisien de l’économie. Impossible de résumer en quelques phrases mes notes sur les luttes pour délégitimer la dette au Maroc, au Mali, en Grèce... J’en retiens cependant qu’on peut attaquer en justice la Banque Mondiale, que la dette repose sur une fiction contractualiste, un contrat conclu avec « un revolver sur la tempe ». Il est possible de résister, de désobéir, l’Equateur a réussi à annuler 85% de sa dette. La pression des mouvements sociaux joue autant que les arguments techniques. Mais l’exemple de la Grèce montre qu’on ne peut pas non plus se passer des banques, qui ont aussi une fonction de service public. Alors comment aider la Grèce à délégitimer la dette, à avoir un rapport de forces ?

Le commerce comme une guerre

Deuxième étape de ce parcours : une table ronde « Faire avancer les projets alternatifs de souveraineté nationale et de démocratisation participative dans les trois continents », organisée par le Forum Mondial des Alternatives. Je n’entends pas les interventions de Samir Amin, qui ont eu lieu auparavant, mais j’apprends à déconstruire des idées reçues.
Le mythe de la marginalisation de l’Afrique. Le mythe du décollage de l’Afrique.
Yash Tandon, activiste d’Ouganda et notamment contre la dictature d’Amin, nous expose avec une voix douce et parfois extraordinairement forte : « Trade is war ». « La réalité dans laquelle nous vivons c’est celle du capitalisme, ne pas sous-estimer sa force de se renouveler, mais en devenant de plus en plus agressif. Ne croyez pas que le commerce c’est de l’économie. Il s’agit de guerre. » Il parle debout, avec un bel accent anglais de professeur. C’est à ce moment que ses gestes sont persuasifs, sa voix insistante, ses mains nous l’affirment : « La colonisation c’était la guerre. Les subventions ou les plans c’est la guerre. La naissance de l’OMC, c’est des menaces , des pressions, c’est la guerre. Dans ma jeunesse en Ouganda on a vu une désindustrialisation et une désagriculturisation. C’est du commerce sans valeur ajoutée. Le développement est une résistance.
Pour résister on apprend tous les jours. Hier sous la pluie j’ai parlé à deux jeunes tunisiens de 26 et 27 ans, j’ai appris d’eux et de la révolution tunisienne. »

Combattre les monstres … et le changement climatique

Troisième étape de ce parcours : une table de controverse, au cinéma Le colisée, avenue Bourguiba, le soir sur un sujet encore plus planétaire, inaccessible, infini : « Mondialisation et capitalisme, quels visages auront-ils demain ? Comment allons-nous leur répondre ? »
Gus Massiah, membre du conseil international, a encore mieux expliqué qu’à la conférence de presse en quoi la révolution tunisienne donne des pistes de réponse adaptées à la période chaotique que nous vivons. Il a donné trois visages que le monde pourrait avoir demain. Trois hypothèses qui ouvrent des débats. Il a repris aussi la métaphore qu’il tient de Gramsci vers 1940 : « le vieux monde est en train de pourrir. Le monde nouveau tarde à émerger. Dans ce clair obscur surgissent les monstres. Nous devons combattre le vieux monde, l’aider à s’effondrer. Nous devons aider le nouveau monde à émerger tel que nous le souhaitons. Mais en attendant il ne faut pas oublier de combattre les monstres. » Vers 1940 les monstres c’était le nazisme et la guerre mondiale.
Geneviève Azam, porte-parole d’ATTAC, a expliqué mieux que je ne l’avais jamais entendue deux idées fondamentales : « Il ne s’agit pas de crise du capitalisme (depuis 40 ans il serait en crise !), mais d’un processus d’effondrement qui peut prendre des dizaines d’années et produire beaucoup de catastrophes entre temps. Le capitalisme, même mondialisé, n’offre plus de perspectives, comme il en offrait pendant les trente glorieuses. En même temps que se produit cet effondrement agressif, le changement climatique met les humains en danger sur la planète et il faut répondre maintenant. Le nouveau monde qui émergera de l’effondrement du capitalisme n’aura pas forcément le visage souriant que nous souhaitons. C’est pourquoi les mouvements sociaux doivent expérimenter des alternatives, les faire connaître, en discuter. »

Aymard de Mengin

Co-auteur de Tunis rivage des possibles, chroniques des FSM à Tunis de 2010 à 2015, en cours d’écriture. Dossier de huit pages joint à l’article.
Aymard de Mengin est co-auteur avec Lise Poirier-Courbet du livre « Bombay, rivage des possibles. Carnets de voyage dans la planète altermondialiste ». Editions Syllepse 2010 (Sept personnages se rendent au Forum Social Mondial de Mumbai en 2004. Préface de Chico Whitaker).

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