Les difficultés du Forum Social Mondial 2016 à Montréal

, par  Dror

Le premier Forum Social Mondial (FSM), en 2001, s’est déroulé à Porto Alegre, au Brésil, en réaction au Forum Économique Mondial de Davos qui réunissait les plus grandes puissances économiques mondiales, dans une belle station de ski suisse. À Porto Alegre, il s’agissait donc de réunir les « Sud » : c’était le forum des pauvres, des opprimés et des porteurs de changement, le forum de la possibilité d’un autre monde. Le prochain Forum Social Mondial aura lieu à Montréal, du 9 au 14 août. Pour la première fois, dans un pays « du Nord »…

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Une manifestation à Victoria du mouvement autochtone Idle No More, absent du programme du Forum social mondial de Montréal. Photo R. A. Paterson

Les premiers FSM sont nés à une époque de transformations sociales et politiques en Amérique du Sud, inspirés par des courants révolutionnaires historiques comme le marxisme et le bolivarisme, symbolisés par l’accession au pouvoir de nouveaux dirigeants de gauche comme Lula au Brésil et Hugo Chavez au Vénézuela. Le Forum Social permettait d’attirer l’attention des médias du monde entier sur les doléances issues des pays pauvres et émergents. En 2006, l’accession au pouvoir d’Evo Morales en Bolivie, un autochtone issu des mouvements sociaux, renforce l’idée que cet autre monde est de plus en plus possible…

La révolution en Tunisie en 2011 est un nouveau bouleversement qui va s’étendre au monde arabe, mais aussi ailleurs, avec des effets contradictoires que le Forum aura du mal à gérer. Le FSM de 2013 se déroule néanmoins à Tunis dans l’enthousiasme post-révolutionnaire, permettant la rencontre de deux générations de militant-e-s, l’une marquée par le marxisme révolutionnaire, et l’autre persuadée qu’une révolution peut aussi se mener par des formes de démocratie participative et par le consensus. Les espoirs déçus du monde arabe se ressentiront lors du FSM de 2015, à Tunis encore une fois, dans un pessimisme qui ne cherche plus à cacher les querelles entre ces différentes visions et cultures politiques. Après 15 ans d’existence, le Forum social mondial se voit reproché d’être devenu une grosse machine bureaucratique, ou même une foire sans âme pour que les membres d’ONG puissent s’amuser. Paralysé par son mode d’organisation et sa diversité interne, le Forum s’est spécialisé dans la rédaction de déclarations finales sans aucune conséquence pratique, entraînant la frustration des militant-e-s qui en attendent plus.

Le succès du mouvement « Occupy » en 2011, aux États-Unis et au Canada, puis celui de la révolte étudiante à Montréal en 2012, a poussé un comité d’organisation québécois à présenter sa candidature pour accueillir le FSM en 2016. Cette possibilité ne coulait pas de source : un FSM dans un pays du Nord ? Un pays riche, capitaliste, « blanc » et colonial ? L’idée avait de quoi choquer. Pour les participant-e-s de pays pauvres, le voyage et le logement seraient trop onéreux, et ce serait trop difficile pour eux d’obtenir un visa. De plus, comment éviter les récupérations politiques et commerciales du pays d’accueil ? Comment éviter que le Forum ne paraisse blanchir les politiques d’oppression des populations autochtones, et des polluantes extractions pétrolières et minières canadiennes, pour ne citer que ces quelques exemples ? Enfin, devant l’affluence de participant-e-s du Nord, comment faire pour que le Forum ne reflète pas les préoccupations des dominants plutôt que celles des dominés ?

Faible participation en perspective

Dans ce contexte, le FSM de Montréal était prêt à relever le défi : il porterait le message, sinon le fer, au sein même de l’une des économies les plus prédatrices de la planète, au cœur du capitalisme nord-américain. Il offrirait aux mouvements sociaux du Sud une tribune dans le ventre même de la bête, et se tournerait résolument vers l’action. Ce programme faisait office de proposition de la dernière chance, de solution miracle… mais il semble que le miracle n’aura pas lieu, et nombreux sont ceux qui prédisent que ce FSM sera un fiasco, voire que ce sera le dernier.

D’abord, sur les 80 000 participant-e-s attendu-e-s initialement, l’estimation actuelle se situerait aux alentours de 20 000, l’une des plus faibles jamais observées pour un FSM. Le déficit attendu s’élève à plusieurs dizaines de milliers de dollars que devront rembourser syndicats et autres organisations de la société civile canadienne, qui se souviendront longtemps de ce FSM.

Ensuite, le comité d’organisation, qui se veut horizontal et militant, semble principalement composé de québécois francophones, étudiants et universitaires. Alors qu’en 2014, un Forum Social régional (le Forum Social des Peuples, à Ottawa) avait lutté pour inclure les anglophones et les autochtones du Canada, cette année, même si on affirme que tout le monde est bienvenu, on ne prévoit pas de budget pour faire venir des militant-e-s de l’Ouest du Canada. Certains redoutent que les autochtones ne soient relégués à un simple rôle folklorique, et que les groupes militants québécois les plus radicaux ne manquent à l’appel.

Les limites du recours systématique au consensus

Par ailleurs, la question des sponsors et des pressions qui peuvent s’exercer sur le comité d’organisation est régulièrement posée. En effet, une partie du programme du FSM de Montréal se déroule en collaboration avec le “Projet Ecosphère”, lui-même financé par de nombreux partenaires privés, dont l’empire médiatique Québécor pour qui “un autre monde” n’est pas très souhaitable… De plus, le FSM 2016 a besoin du soutien du gouvernement canadien, de la région du Québec, de la ville de Montréal, des universités McGill et de l’Université du Québec à Montréal, tous guidés par un esprit libéral, au sens économique du terme, tous mouillés jusqu’au cou avec des multinationales conservatrices, tous allergiques à des mouvements comme celui des Autochtones de Idle No More ou de la Campagne BDS de solidarité avec la Palestine (Boycott, Désinvestissement et Sanctions contre l’État israélien).

Comme souvent, la Campagne BDS joue le rôle de thermomètre par lequel se mesure la sincérité d’un engagement politique. Ses demandes (pas de collaboration avec des entreprises ou organisations complices de la colonisation israélienne) sont parfaitement cohérentes avec la charte du FSM, et pourtant le comité d’organisation de Montréal a refusé d’inclure explicitement une telle motion dans ses directives organisationnelles. Ce détail, parmi d’autres, révèle une certaine déconnexion du FSM avec les mouvements sociaux, et les limites du recours systématique au consensus. Signe des temps, le sujet le plus présent lors du Forum 2016, justement parce qu’il fait consensus, sera celui du changement climatique et de la protection de l’environnement.

Malgré toutes ces critiques, on peut reconnaître que le FSM reste une occasion d’assister à de nombreux événements intéressants. Il permettra également à des militant-e-s venu-e-s de différents horizons, hormis ceux qui se sont vu refuser un visa, de se rencontrer. Mais au dire du plus grand nombre, si un autre monde est toujours aussi nécessaire, il faudra sans doute un processus plus subversif et plus courageux pour le rendre un jour possible…

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