Les temps forts de la soirée d’ouverture du CRID

, par  Philippe Merlant

La veille de l’ouverture du FSM, le CRID a organisé le lundi 8 août, à l’Espace Fullum, une journée d’accueil de la délégation française. Après un temps de rencontre avec une dizaine des partenaires internationaux des organisations françaises, une table-ronde a permis d’échanger sur les enjeux de ce Forum. Retour sur quelques temps forts de la soirée.

JPEG - 94 ko

C’est Raphaël Canet, co-coordinateur général du FSM québécois, qui a ouvert les débats en donnant à la délégation française les grands chiffres de ce premier FSM organisé dans un pays du Nord : 600 bénévoles mobilisés pour accueillir quelque 15 000 personnes préinscrites de 125 pays (mais les organisateurs s’attendent à ce que de nombreux Canadiens viennent sans s’être inscrits en ligne), 1 300 activités autogérées au programme, plus 26 assemblées de convergence. Car ce forum a introduit une innovation méthodologique : chaque atelier doit se conclure par une (ou des) proposition(s) d’action, avec une date précise. Des assemblées de convergence, le soir des trois jours, permettront de coordonner les initiatives prévues par les différents ateliers. Enfin, une « Agora des initiatives pour un autre monde », le samedi 13 août au Parc Jarry, débouchera sur un calendrier d’actions communes.
Administratrice du CRID, Bénédicte Dufour, du Secours catholique, a évoqué le principal enjeu de ce FSM à ses yeux : « Par delà la diversité des cultures, arriver à parler le même langage de justice et de solidarité ». Elle s’est également félicitée de la place importante donnée dans cette édition à la dimension créative et artistique : « Cela permet de trouver de nouvelles façons de traiter les choses ».

Stuart junior : « La corruption vient de la domination masculine »

JPEG - 98.5 ko
Stuart junior (debout) et son père. Photo Rachida El Ghazali, Journaliste Reporter d’image

Les organisateurs du Forum ne manquent pas une occasion de le rappeler : le FSM 2016 se tient en territoire mohawk, le peuple autochtone dont les terres ont été spoliées par la colonisation occidentale. Il était donc logique que des chefs amérindiens viennent « accueillir » la délégation. Ils étaient deux, le père et le fils, à prendre la parole. Mais c’est « Stuart junior », en habit traditionnel, qui s’est adressé le plus longuement aux participants français.
« Quand ma mère était vivante, elle portait le nom de chef du clan du loup », a-t-il expliqué pour se présenter. Et d’insister aussitôt sur la place des femmes dans la culture indienne : « Il faut remercier la femme-ciel, qui nous a donné notre esprit. Et notre mère-terre, qui nous a donné notre corps. Je sais ma place dans le monde. Je ne me mets pas avant ma mère car ça, ce serait la corruption. » Il a aussi souligné le rôle des ancêtres : « On leur demande de l’aide afin de restaurer ce qui a été brisé dans le monde. On leur demande qu’ils nous aident à ramener le bon esprit, à faire revenir l’équilibre entre tout ce qui est opposé dans le monde. »
Le leader indien a tenu à rappeler aux Français la vérité historique de ce qui s’est passé ici à partir de 1616, l’année où, pour la première fois, « un accord de paix a été présenté par nos ancêtres à vos ancêtres ». Mais son message ne s’est pas limité à l’horreur de la colonisation : « Quelque chose de noir et sinistre s’est produit dans le monde, et chacun en paie le prix aujourd’hui, y compris dans votre pays. Les erreurs qui ont été commises ici continuent chaque jour ». La cause fondamentale de ces problèmes ? Pour Stuart junior, la corruption est née avec « la domination masculine, le processus d’autoglorification de l’homme qui a brisé l’équilibre de la création en enlevant la voix de nos mères et en la remplaçant par la seule voix masculine, laquelle a produit de la guerre partout ».
Si on veut arranger les problèmes sociaux dans le monde, il faut donc, estime le chef indien, supprimer la cause de ces problèmes : « Vos systèmes politiques sont corrompus faute d’une vraie représentativité. Vous devez vous doter d’un “conseil des femmes” pour avoir une bonne représentation. Si les décisions ne passent pas d’abord par les femmes, ça a toutes les chances de finir en guerre. Qu’est-ce que nos mères ont à dire sur le pouvoir nucléaire ? La simple voix de la raison nous mène dans un chemin de destruction. Ce sont les femmes qui reçoivent les messages de vie de notre mère-terre. Mais la domination masculine a tout renversé. Et c’est pour ça que le monde se trouve dans une crise d’identité. Les gens jurent par la démocratie, mais c’est un état auto-infligé qui divise les gens. »
Enfin, le leader mohawk a appelé à un changement dans la pensée. « Combien de temps allez-vous accepter la corruption et la guerre qui dévore vos enfants ? J’espère que vous allez comprendre, pendant les quelques jours passés ici, que vous êtes dans une polarité différente : même si vous faites les mêmes choses que chez vous, je sais que vous allez commencer votre voyage », a-t-il conclu à l’adresse de la délégation française.

Massa Koné : « Ce qui a de l’impact, c’est l’action ! »

Le porte-parole de NoVox Mali, l’un des rares africains à avoir eu son visa, s’est dit « très en colère » face au sort fait à tous ses camarades restés en Afrique. Il a demandé au Forum social, et notamment à son conseil international, de se pencher sur ce problème. Mais aussi de se poser plus sérieusement la question de son impact sur la marche du monde. « Les deux principaux problèmes, ce sont la terre et l’eau. Les altermondialistes dénoncent, mais le système continue de plus belle : les inégalités s’accentuent, les pauvres sont de plus en plus poussés dehors. Et à chaque fois qu’il y a une crise, ce sont eux qui en font les frais ! » Le militant malien a mis en garde contre les fausses solutions de paix : « Il n’y a pas de paix sans égalité, sans respect des droits humains ». Et il a saisi l’occasion d’un parallèle avec la situation vécue par les indiens mohawk : « Comme eux, on nous demande toujours des titres de propriété : nous sommes des occupants légitimes, mais pas légaux ! » Il souhaite attirer l’attention des ONG sur cette question centrale de la captation des terres.
Massa Koné s’est réjoui de constater que les forums offrent de belles opportunités d’alliances et de convergences. « Mais le changement réel ne peut commencer que sur le plan local : là où tu vis, là où tu luttes, là où tu mènes des actions… Le Nord a beaucoup donné pour soutenir le Sud dans ses luttes. Mais qu’est-ce que nous pouvons faire pour que les forums aient un impact local. Ce qui fait de l’impact, c’est l’action ! » Et de fournir l’exemple de la caravane qui, en 2011, a permis à NoVox de rallier Bamako à Dakar : « Partout où la caravane passait, on menait des actions locales pour obtenir des lois, notamment sur le plan de la politique foncière. »
Enfin, le militant africain a alerté les participants français sur la nouvelle forme que prend l’esclavage moderne : le sort fait aux aides-ménagères, ces jeunes migrantes surexploitées que l’association Addad, à Bamako, soutient dans leurs luttes.

Gus Massiah : « Il faut réinventer les Forums »

D’emblée, le « père-fondateur » de tant d’initiatives de solidarité internationale en France a posé la question qui dérange : « Faut-il changer le Forum ? » Et de répondre que le mouvement altermondialiste, confronté à une nouvelle situation mondiale, a effectivement le défi énorme de « réinventer les forums », qui ne sont d’ailleurs qu’une forme parmi d’autres de ce mouvement.
Reprenant sa chronologie, Gus Massiah a rappelé que l’altermondialisme est un mouvement historique, qui a pris la succession du mouvement ouvrier et des mouvements de libération nationale. Apparu avec le néo-libéralisme, nouvelle phase du capitalisme, à la fin des années 1970, ce mouvement a démarré dans le Sud, notamment autour des questions de la dette et de l’ajustement structurel. Alors que le néo-libéralisme estime que le droit international doit passer après le droit des affaires, le mouvement altermondialiste affirme exactement l’inverse, mettant ainsi la question des droits humains, de leur accès effectif et de leur respect, au centre de son combat.
« L’idéologie néo-libérale se résume en trois mots : la fin de l’histoire (selon le titre du livre de Francis Fukuyama) ; la guerre des civilisations (selon celui de Samuel Huntington) ; et « there is no alternative » (selon la formule de Margaret Thatcher). C’est l’opposition à ces trois termes qui a construit le mouvement altermondialiste », a-t-il poursuivi. Le néo-libéralisme continuant de s’imposer dans le monde, l’altermondialisme n’aurait-il qu’à poursuivre son action, dans les mêmes formes que celles d’hier ? Non. Car une nouvelle donne apparaît, à partir de tout ce qui s’est passé depuis 2008 : développement des guerres et des logiques sécuritaires, révolte des peuples (en Tunisie, en Egypte… mais aussi dans plus de 40 pays à travers le monde), apparition de mouvements sociaux réactionnaires (au Brésil, par exemple), voire fascisants (les évangélistes qui soutiennent Donald Trump)…
Surtout l’altermondialisme est confronté à une question lancinante : « Pourquoi n’a-t-on pas gagné puisque nous avions raison ? » Et de rappeler ces propos tenus par Nelson Mandela peu avant sa mort : « Pour nous soumettre, on a fait venir la religion et les prêtres, et ça n’a pas marché. Puis, pour nous soumettre, on a fait venir les militaires, et ça n’a pas marché. Enfin, pour nous soumettre, on a fait venir l’argent, et ça a marché ! »
Malgré tout, Gus Massiah ne se résout pas au pessimisme : « Il y a des révolutions en cours : celle des droits des femmes, celle des droits des peuples, celle du numérique, celle de la transformation écologique… Des révolutions inachevées, mais qui existent. Les oligarques savent qu’ils ne contrôlent pas le monde à venir, et ils ont des réactions de peur. Ils construisent des ennemis parce qu’ils ont peur… »
Pour celui qui en fut l’un des co-fondateurs, le FSM doit être à la mesure de ces nouveaux enjeux, et pas des anciens. « Pour gagner, il faut se placer dans le temps long. Et repartir des mouvements sociaux sur lesquels ce forum s’est construit. » Et d’appeler chacun de ces mouvements à redéfinir sa stratégie face au fascisme. Alors que le mouvement altermondialiste, lui, est confronté à la nécessité de mener la bataille de l’hégémonie culturelle : « Si l’oligarchie financière a gagné, c’est parce que, depuis trente ans, ils se sont battus contre toutes les valeurs d’émancipation ». Enfin, revenant sur cette question des visas qui faisait beaucoup « jaser » (comme on dit ici) ce lundi, Gus Massiah a conclu en affirmant qu’il fallait « savoir transformer nos faiblesses en forces en menant la bataille sur la question des migrations et de l’idéologie sécuritaire ».

JPEG - 85.9 ko
Dominic Brown, de l’Alternative Information and Development Centre, Afrique du Sud
JPEG - 79.7 ko
Tolekan Ismailova, de l’association Bir Duino, Kirghistan

Navigation

Suivez-nous

Sites favoris Tous les sites

0 sites référencés dans ce secteur