Précaires de tous les pays, unissez-vous !

, par  Philippe Merlant

Avec cinq autres organisations, la CGT était à l’initiative d’un atelier, jeudi 11 août au matin, sur la thématique « L’emploi précaire et la syndicalisation des travailleurs précaires ». L’occasion de comparer les situations vécues dans chaque pays, mais aussi de dégager quelques principes communs d’action.

Six organisations syndicales ont co-organisé cet atelier : l’Inde, les Etats-Unis, le Japon, le Mexique, l’Afrique du Sud et la France étaient ainsi représentés. Dans la salle, des militant-e-s suisse, basque et espagnole sont aussi intervenues. Avec ce constat unanime : partout, la précarité ne cesse de se développer. Et partout, elle touche d’abord les minorités (ou soi-disant telles) : femmes, migrants, jeunes… Comment travailler ensemble sur l’emploi précaire : tel était l’objectif fixé à cette activité autogérée. Elle a démarré par un tour des situations vécues dans chaque pays par les précaires.

Japon : la jonction mouvement citoyen-syndicats

Un syndicaliste japonais a commencé par évoquer la nouvelle donne née de la catastrophe du 11 mars 2011. L’accident nucléaire de Fukushima a mobilisé les jeunes qui ont manifesté pour demander la fermeture de la centrale. Ce mouvement a progressivement étendu sa thématique en s’inspirant de « Occupy Wall Street ». Mouvement citoyen et syndicats ont commencé à travailler ensemble, notamment pour impulser une campagne en faveur d’un salaire minimum de 1500 yens (15$) de l’heure. Une voie à poursuivre pour l’avenir.
Plus tard dans le fil de l’atelier, un militant basque a lui aussi évoqué des alliances entre syndicats et mouvement citoyens, par exemple sur la fermeture des magasins les jours fériés : la loi permet l’ouverture, mais syndicats et associations de consommateurs se sont unis pour mener campagne commune et aboutir à ce que les commerces restent fermés !

Mexique : l’émergence de syndicats indépendants

L’intervenant mexicain a commencé par rappeler qu’il n’y a pas de définition de ce qu’est le travail précaire : « Entre les différents pays, cela recouvre des réalités très différentes. Au Mexique, le salaire minimum est de 0,65€ l’heure ! »
Dans son pays, presque tous les emplois sont précaires. Et une nouvelle réalité sociale se profile : le travail non rémunéré, dans lequel les travailleurs vivent seulement de commissions et de pourboires. On commence même à voir apparaître des emplois pour lesquels les travailleurs paient afin d’avoir le poste ! « C’est une tendance forte du néo-libéralisme, qui dépassera certainement le Mexique… » Pour arriver à survivre, les travailleurs mexicains cumulent deux ou trois emplois, des enfants travaillent 12 à 15 heures par jour…
95 % des syndiqués le sont dans des organisations corrompues par le gouvernement. Une grande victoire, malgré tout : l’existence, voire le développement, de syndicats indépendants, qui travaillent dans la clandestinité mais réussissent à mener des luttes, forment les salariés, créent des coopératives…

Afrique du Sud : les étudiants en alliance avec les précaires

Représentant la fédération sud-africaine de la métallurgie, Roger a rappelé que pour travailler avec les intérimaires, il faut sortir de la logique de branche professionnelle et travailler sur la chaîne de valeur, c’est-à-dire toute la filière économique : « Mobiliser les ouvriers qui fabriquent une voiture, c’est facile, mais ceux qui vendent de l’essence sont souvent des précaires, très isolés. » Pour avoir défendu ce principe de mobiliser toute une filière, son syndicat a été viré de la confédération à laquelle il appartient.
Avec des adhérents d’autres branches, les syndicalistes de la métallurgie ont alors jeté les bases d’une nouvelle confédération. Ils travaillent beaucoup sur la sous-traitance et les intérimaires. « L’arrivée de la démocratie et la fin de l’apartheid ont coïncidé avec l’invasion de la logique néo-libérale », explique Roger. Il y a eu énormément de passages à la sous-traitance, notamment pour toutes les activités de restauration, de sécurité… Et les salariés sous-traités se retrouvent coupés de toute négociation : « Si un intérimaire travaille dans un hôtel et qu’il est accusé de vol, le patron de l’hôtel peut téléphoner à l’agence d’intérim et le salarié est aussitôt licencié sans aucun moyen de se défendre ! »
La lutte menée par la nouvelle organisation syndicale pour obtenir l’abolition des agences d’intérim a été perdue. Mais, cette année, les syndicalistes sud-africains ont obtenu une loi qui améliore quelque peu la situation des intérimaires. Et puis, fin 2015-début 2016, il y a eu grand mouvement étudiant en Afrique du Sud. Fait remarquable : les étudiants réclamaient la gratuité de l’éducation, mais aussi la réintégration des services sous-traités au sein de l’université. Et ils ont mené cette lutte en alliance avec des salariés sous-traités. « Ils ont obtenu une grande victoire : les principales universités ont signé un accord de réintégration des personnels sous-traités. Il n’est pas encore effectif dans beaucoup d’endroits, car c’est un peu compliqué à mettre en place, mais c’est en cours. » Il est à noter que les syndicats des personnels des universités n’ont pas participé à cette lutte, et l’ont même méprisée. « Aujourd’hui, nous cherchons comment continuer à nous appuyer sur la mobilisation étudiante pour travailler ensemble sur la précarité », a conclu Roger.

Etats-Unis : des centres pour organiser les travailleurs sur une base géographique

Selon le syndicaliste de la fédération de l’électricité, le gouvernement reconnaît que 42 % des emplois sont précaires aux Etats-Unis. « Les entreprises d’intérim font travailler 13 milliards de personnes, et cela augmente très vite. Notamment dans la santé, les hôtels, les emplois domestiques, et encore plus dans les usines et le commerce. » Son organisation s’efforce de syndiquer les travailleurs de la logistique et des entrepôts du District de Chicago : la plus grande plate-forme d’entrepôts des USA, avec des dizaines de milliers de travailleurs, dont les deux-tiers sont temporaires, beaucoup étant même embauchés « à la journée ». Son idée : mobiliser toute la chaîne de production et de transformation, depuis le chargement des bateaux dans un autre pays.
Quatre stratégies sont mises en œuvre par son organisation :
-  créer des centres locaux pour travailler par aire géographique (300 centres de ce type ont déjà été créés) afin d’apprendre aux travailleurs leurs droits de base, les organiser pour agir et mettre en place un soutien communautaire ;
-  diriger la colère vers l’entreprise donneuse d’ordres plutôt que vers l’agence d’intérim ;
-  mobiliser les consommateurs dans les lieux de distribution ;
-  identifier la vulnérabilité des chaînes de production en « juste-à-temps » en vue de voir là où l’on peut leur faire mal.
Plus tard dans le débat, une militante espagnole présente dans la salle a elle aussi estimé qu’il fallait sortir de l’organisation syndicale reposant sur des fédérations par branches professionnelles. « Les précaires ne pensent pas en termes de “fédérations”, ils croient que les syndicats sont quelque chose d’unifié. » Et d’expliquer que, dans les aéroports, par exemple, de nombreuses fédérations sont concernées, vu tous les métiers qui s’y exercent. « Nous allons à la rencontre des travailleurs là où ils sont et nous créons avec eux des plateformes de mobilisation. Cette méthode donne de bons résultats. »

Inde : à travail égal, salaire égal !

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L’intervenant indien a d’emblée annoncé qu’il venait de recevoir un appel téléphonique l’informant que son gouvernement a pour projet d’augmenter la durée de travail de deux heures par jour, et de faire ainsi passer la durée hebdomadaire de 48h à 60h. L’ambition est de concurrencer la Chine dans la compétition pour devenir la première usine du monde. Le gouvernement indien veut donc rendre difficile la création et le fonctionnement de syndicats. Dans un pays où le salaire minimum est de 1$ de l’heure, son syndicat demande 1,35$ de l’heure. « En Inde, six personnes sur dix n’ont pas de contrat de travail, donc aucun droit, ni sécurité sociale, ni retraite. Les plus vulnérables sont les migrants, les femmes, les musulmans… soit 120 millions de salariés quand même ! » Leur lutte porte aussi sur l’égalité des droits entre travailleurs : « A travail égal, salaire égal ». On en est loin puisque, sur un même poste, il peut y avoir des différences de salaire allant de un à cinq !
« Il faut établir des connexions avec les syndicats du Nord », poursuit le syndicaliste indien. Les processus étant les mêmes partout, il faut s’organiser au niveau international. En Inde aussi, il y a eu un mouvement étudiant, qui a été fortement réprimé par le gouvernement. « Quand un collègue a un travail qui est payé cinq fois plus que le sien, il faut faire des ponts entre ces personnes, ça va devoir passer par une lutte sociale et politique pour créer une conscience de classe », conclut-il.

Quelques principes communs d’action

Ce tour de table aura finalement permis de dégager quelques principes communs d’action et d’organisation, que l’on peut peut-être résumer ainsi :
-  aller à la rencontre des travailleurs là où ils sont ;
-  tenter d’organiser ensemble précaires et travailleurs « classiques » autour du principe « à travail égal, salaire égal » ;
-  nouer des alliances nouvelles avec les militants d’une autre société et les mouvements citoyens ;
-  bouleverser les organisations syndicales en tentant d’organiser toute une filière à travers la « chaîne de valeur » ;
-  sortir de la logique des branches professionnelles pour créer des plateformes de mobilisation ;
-  toucher simultanément les salariés et l’opinion publique.
« Nous avons voulu profiter du FSM pour trouver un moyen de communiquer et de partager nos idées, a conclu Mariannick Le Bris, de la CGT. Nous devons tenir compte des changements énormes qui interviennent pour reprendre la main et faire des propositions sur l’organisation du travail au lieu de subir celles qui émanent des seuls patrons. » Le travail engagé à travers cet atelier se prolongera sans doute par la mise en place de listes de discussion, voire d’un site commun.

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