Le bilan de trois jeunes de la délégation CCFD

, par  Philippe Merlant

Impliqué dans la dynamique des forums depuis leur création, le CCFD-Terre solidaire a choisi, cette année, de renouveler profondément sa délégation afin de rajeunir son vivier militant. L’organisation de solidarité internationale a invité à Montréal, durant deux semaines, 150 jeunes (français pour la plupart, mais aussi quelques étrangers), répartis en trois « parcours » thématiques (économie sociale et solidaire, citoyenneté et gouvernance, souveraineté alimentaire) pour rencontrer des acteurs locaux, vivre l’expérience d’un Forum mondial et tenter de la partager avec d’autres. Dimanche matin, à la veille de leur retour en France, trois d’entre eux ont livré leurs premières impressions. Avec le sentiment d’avoir vécu une belle expérience dans leur délégation, mais aussi une grosse déception vis-à-vis du FSM lui-même.

Lucile Ottolini (26 ans, Nancy, salariée des Petits débrouillards) : « Un gros manque de diversité parmi les intervenants »

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« J’avais très envie de participer à une expérience de FSM. En amont, il y a eu un gros travail d’accompagnement de la part du CCFD : chacun des trois parcours a fait l’objet d’un week-end en immersion, plus six skypes de préparation avec des intervenants au Forum.
On est arrivés une semaine avant le début du FSM. Une semaine durant laquelle chaque parcours a pu rencontrer des militants montréalais actifs sur sa thématique. Moi, j’étais dans le parcours dédié à l’économie sociale et solidaire et j’avais envie de travailler sur deux sujets : les limites de son institutionnalisation et la nécessité d’un décloisonnement. Je suis frappée par le fait qu’il n’y a pas de régulation par les pairs au sein de l’ESS. Et on met en avant des individus plus que des collectifs.
On a rencontré les Débrouillards, l’organisation canadienne qui est à l’origine de notre mouvement français. On est allés visiter des projets d’agriculture urbaine, qui arrivent à être rentabilisés assez vite : en fait, ils vivent grâce à un bar qui marche super bien le samedi soir ! On a aussi passé une soirée avec Gabriel Nadeau-Dubois, le porte-parole des « Carrés rouges » au Québec. Il nous a expliqué comment ils avaient préparé ce mouvement de grève puissant par un travail souterrain, de 2007 à 2011. Il nous aussi montré la force des actions symboliques : chaque soir, ils allaient manifester dans les parcs. Et tous les vendredis, ils tapaient avec des cuillères sur des casseroles pour dénoncer les violences policières. Tout notre groupe a été très impressionné par cette rencontre.
Le fait de pouvoir rencontrer des acteurs locaux, ça a été fondamental pour notre dynamique. Nous avons des parcours militants assez hétérogènes. Nous avons réussi à casser les représentations qu’on pouvait avoir les uns sur les autres, à passer au-delà des clivages religieux et à jeter les bases d’une dynamique commune sur la jeunesse. Nous avons publié régulièrement sur les réseaux sociaux, certains d’entre nous vont collaborer à un numéro de la revue du CCFD, Faim et développement. Et notre parcours ESS va réaliser une exposition, un carnet de voyage et un petit film sur notre expérience.
Concernant le FSM lui-même, en revanche, je suis très déçue… alors que les Petits Débrouillards participent aux forums depuis 2006 ! La marche d’ouverture n’était pas combative du tout. J’attendais également beaucoup du Forum éducation, et j’ai trouvé les panels très complaisants, avec une omniprésence des syndicats enseignants et une animation très descendante… J’ai assisté à une table-ronde sur la responsabilité sociale de la recherche : il n’y avait que des chercheurs, et aucun mouvement social ! Il n’y a que le Forum mondial des médias libres qui, selon moi, a réussi à garder une diversité d’intervenants. Bien sûr, je vis ce genre de choses ailleurs, mais je n’attendais pas cela du Forum ! »

William Gloria (28 ans, Bourg-en-Bresse, ex-salarié du MRJC) : « Je n’ai pas retrouvée la niaque que je cherchais »

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« Je voulais vivre un FSM et cette expérience d’une délégation à 150 avec le temps de se rencontrer. J’ai choisi le thème « citoyenneté et gouvernance », car je suis frappé par la difficulté qu’ont les associations à s’organiser. Ce qui m’intéresse, c’est comment permettre à une communauté de s’engager pour lutter. A Nuit Debout, je me suis pas mal questionné sur le principe d’autogestion.
Pour notre propre parcours à Montréal, nous avons mis en place un fonctionnement autogéré afin de mener nous-mêmes une expérimentation : il y avait des règles de prise de parole et de prise de décision avec des rôles donnés à chacun, un maître du temps et des scribes. On a mis en place un fonctionnement de type « forum ouvert » : chacun pouvait, en fonction de ses propres savoirs, proposer aux autres des ateliers : visites à l’extérieur, échanges, projection d’un film…
La préparation avait permis de repérer des acteurs de Montréal. Par exemple, la coopérative Le Milieu, un café-atelier qui permet aux femmes d’un quartier de se retrouver autour de certaines activités (couture, peinture, macramé…). J’ai aussi été marqué par la rencontre avec Gabriel Nadeau-Dubois : j’ai retenu la nécessité d’une bonne organisation. La nécessité d’avoir un cadre structurant et structuré en prenant en compte le fait qu’il y a toujours des « flamboyants » dans un groupe, des gens qui, par nature, sont leaders et peuvent entraîner les autres. Il est donc factice d’évacuer cette dimension.
On a rencontré Louis Favereau, sociologue, qui nous a parlé des organisations nord-américaines, d’Alinski, de l’organisation des syndicats, de la prédominance actuelle des mouvements écologiques… Lui aussi insiste sur la « communauté » et son organisation. Je crois que l’autogestion, finalement, je suis contre : dans l’autogestion, on ne se sent pas légitime à faire de la transmission.
On a organisé un atelier au sein du FSM vendredi matin à l’Ucam autour de cette question « Qu’est-ce qu’être citoyen pour moi ? » Je crois que ça ne se limite pas à des aspects institutionnels comme le vote, les cours d’instruction civique, le passeport… Pour moi, cela consiste plutôt à pouvoir accepter tous les individus tels qu’ils sont. Mais dans une visée de développement du collectif et d’organisation.
Concernant le FSM, j’ai été engagé pendant cinq ou six ans dans le Forum social local des Mont du Lyonnais, et je trouvais ça super chouette. Je n’ai pas retrouvé ça du tout, mais j’étais sans doute en attente de symboles. On s’épuise à monter des projets, on s’affronte à des murs, j’avais envie d’avoir la niaque en rentrant, et une vision, et une envie de transmettre ça à d’autres. Et là, ça n’a pas fonctionné du tout !
C’est sans doute dû à l’organisation, trop éclatée, du FSM. Et au public qui participe : beaucoup de Blancs, des convaincus… Aucun conférencier ne m’a fait vibrer.
Je n’ai pas le sentiment d’avoir appris grand chose, sauf quand j’ai décidé d’aller à un atelier sur un thème que je connaissais pas du tout : la temporalité, par exemple.
Les réunions de convergence, j’en attendais de l’émulsion collective. Et je suis tombé sur des groupes de 20 personnes, avec des logiques corporatistes. Et puis, il y a de sacrées contradictions : par exemple, j’ai assisté à une conférence sur la santé et les indigènes dans une salle hyper-climatisée !
La marche d’ouverture m’a aussi déçu, mais c’était très fort au niveau de la délégation jeunes du CCFD : très festive, bien préparée… On était l’un des cortèges les plus dynamiques.
En fin de compte, je ne sais pas ce que je vais dire au retour : je me demande s’il n’y a pas une sorte d’agonie. Et c’est triste… »

Emmanuel Snyders (29 ans, Paris, instituteur dans une école privée) : « On ne se pose pas assez la question du rapport de force à créer »

« J‘avais déjà participé au Forum social européen de Londres. C’est l’époque où je commençais à me politiser, et ça m’avait renforcé dans mes convictions. Une salariée du CCFD a pensé que ça pourrait m’intéresser. J’ai accepté : c’est l’idée du FSM qui me plaisait, ainsi que la Ville de Montréal.
J’ai pris le train en marche, n’étant pas encore inscrit dans le groupe au moment du week-end préparatoire, et je me suis retrouvé dans le parcours « souveraineté alimentaire » : ce n’est pas moi qui l’ai choisi le thème, mais c’est la question qui m’intéresse le plus. Sur le plan personnel, je vis en ville et, au fur et à mesure que je grandis, j’ai l’impression d’être confronté à de plus en plus de contradictions entre ma pensée et mon mode de vie : je pense qu’une bonne part de ces contradictions vient de la manière dont nous sommes alimentés. A l’école, j’essaie de sensibiliser les enfants, leur apprendre à cuisiner des produits naturels.
On s’est rendu compte que, plus on devait aller chercher des aliments, plus cela nous prenait de temps. Beaucoup de notre temps de vie ici s’est organisé autour de la nourriture : deux heures pour aller chercher les produits, deux heures pour les préparer… ça nous prenait bien quatre heures par jour ! Mais on a fait des équipes tournantes au sein de notre groupe, de 35 jeunes environ. Si trois ou quatre vont partir faire de la récupération, ils ne peuvent pas participer aux ateliers. Mais on a toujours trouvé des volontaires pour la récup. On avait aussi dans l’équipe deux fermiers bretons, d’une quarantaine d’années, qui aiment faire la cuisine et ont pris les choses en mains.
Le premier soir, on s’est retrouvés au marché Jean Talon. Il était 21h, il restait deux marchands ouverts, ils nous ont donné des choses et nous ont conseillé de revenir plus tôt le matin. Finalement, au fil des jours, on a travaillé presque exclusivement avec eux. J’ai été frappé par la gentillesse et l’ouverture d’esprit des marchands, ils nous encourageaient, nous aidaient…
Notre groupe a été extrêmement soudé par cette expérience. On avait aussi des sessions le matin : un militant d’Attac Québec est venu nous parler d’économie, et ces éclairages théoriques sont venus compléter notre expérimentation pratique. On a aussi rencontré des gens de Mange trottoir, des activistes qui mettent des comestibles à disposition des passants dans la rue.
Je me suis totalement retrouvé dans la manière dont les choses se sont passées au sein de notre parcours, mais je ne m’attendais pas du tout à cela ! Ca m’a aidé à réaffirmer des idées : le besoin de prendre plus de temps, pour la cuisine notamment. C’est bien que ça prenne du temps, ça crée du lien social.
Ca me donne envie de retravailler ces questions-là avec les enfants. De développer le plus possible l’éducation à la souveraineté alimentaire.
Pour revenir au FSM, j’ai trouvé beaucoup de choses intéressantes dans les ateliers. Il faut dire que je suis allé sur des thèmes où je ne connaissais pas grand’ chose : sur la Syrie, par exemple, ou les destructions de villages bédouins en Israël. Les assemblées de convergence, en revanche, m’ont déçu : il n’y avait pas assez de monde, et la question de l’action collective n’est pas posée (ça ne peut pas se résumer à des réunion d’organisation qui font du réseautage). On ne se pose pas assez la question de créer un rapport de force et d’organiser l’action collective. »

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