Le Forum social de Montréal : une parenthèse nordiste ?

, par  CRID

Ce premier FSM dans un pays du Nord n’a pas connu l’affluence des autres et le gouvernement canadien ne s’est pas honoré en refusant 60% des demandes de visas.
Retour sur ce FSM particulier avec Bertrand Le Brun, militant actif à Peuples Solidaires, ami d’Histoires Ordinaires et journaliste.

Si le choix de la tenue du FSM en pleine saison touristique a pu restreindre l’accès à Montréal, pour des raisons de coûts de transports aériens deux fois plus dispendieux qu’en hiver, le vrai blocage est surtout venu du gouvernement canadien qui a refusé près de 60% des demandes de visas, soit environ 200. Les personnes affectées étaient soit des représentant(e)s d’ONG, soit des personnalités politiques jugées trop dérangeantes comme la malienne Aminata Traoré. Malgré de nombreuses sollicitations, le gouvernement s’est défaussé, prétextant le risques d’immigration clandestine de ces personnes.

Après un démarrage laborieux et une participation initiale faible, les inscriptions ont atteint le chiffre de 35000. Etant donné le contexte, les organisateurs y ont vu finalement un succès même si l’on est loin des espoirs formulés en 2015 au sortir du Forum de Tunis. Mais la majorité des ateliers ont aussi fonctionné et les vingt conférences magistrales ont fait le plein.

La présence de stars médiatiques comme Noemi Klein y a contribué. La notoriété de femmes militantes a été non moins essentielle : Bertita Caceres, fille de Berta Caceres, militante pour l’environnement et les droits humains assassinée au Honduras en 2016, et qui poursuit le combat mené par sa mère ; l’indienne Shalmadi Guttal ou la truculente et courageuse Mama Koïte Doumbia, bête noire des djihadistes au Mali.

Des Canadiens préoccupés par leur environnement

En première analyse, fonction de mes choix participatifs, j’ai noté tout d’abord la vitalité du mouvement social au Québec, communautaire, intergénérationnel, féministe et ouvert à l’international. Ces caractéristiques se retrouvent au niveau canadien avec une dimension environnementale forte que l’on trouve par exemple dans le refus, ONG syndicats et politiciens réunis, du projet Energy Est.

Il s’agit de la construction d’un oléoduc entre L’Alberta et le Nouveau Brunswick pour acheminer du pétrole extrait de sables bitumeux, et ce en violation des traités historiques entres les peuples autochtones et le gouvernement canadien. Cette approche critique de l’extrativisme concerne également les mines ou les forêts.

La voix des peuples premiers s’est souvent fait entendre. A plusieurs occasions j’ai entendu un intervenant autochtone nous préciser que la conférence à laquelle nous assistions se tenait sur le territoire de telle tribu indienne. D’autres peuples sans territoires propres étaient également représentés : Sahraouis et surtout Palestiniens militants de Boycott Désinvestissement Sanction. Face à ces derniers, j’ai rappelé en cercle de consensus la position nuancée des travailleuses du Bangladesh sur l’arme du boycott qui n’a manifestement pas convaincu.

Se sont également fait entendre les chercheurs africains qui construisent une pensée émancipée, dégagée des philosophies occidentales historiques. Question posée : comment construire le vivre ensemble à partir des cultures africaines et de leurs traditions (parenté de plaisanterie, arbre à palabres) dans une démarche interculturelle. Mais aussi comment s’extraire de traditions aliénantes comme le tabou du viol, exclusion sociale et arme de guerre, alors même qu’il existe un droit pénal malheureusement ignoré par la plupart des victimes, en général analphabètes ?

Migrations climatiques : les femmes et enfants au cœur de la tourmente

Parmi les différentes thématiques que j’avais choisies, le dossier le plus lourd que j’ai redécouvert est celui des migrations climatiques. C’est un dossier sur lequel travaillent des chercheurs et qui est peu médiatisé (lire : Dynamiques familiales, socio-juridiques et citoyennes dans la migration, Sous la direction de Michèle Vatz Laaroussi chez l’Harmattan.)

Bien que la planète soit déjà confrontée à la réalité du changement climatique, et malgré les promesses consensuelles adoptées lors de la COP 21, l’atténuation de ses effets environnementaux, économiques et sociaux tarde à être mise en œuvre. D’autre part, les populations locales aujourd’hui les plus affectées (Bangladesh, Afrique susaharienne, Maldives) doivent développer leur propre résilience avec l’aide des pays du Nord. Ce qui reste à construire. C’est une raison parmi d’autres qui doit inciter les ONG à être présentes à la COP 22 qui se tiendra à Marrakech en novembre.

La contrainte des déplacements forcés et plus spécifiquement des migrants
climatiques s’accentue avec une population de 500 millions de personnes concernées d’ici 30 ans selon l’ONU. Les femmes et les enfants sont et seront majoritairement au cœur de cette tourmente. Le genre étant constitutifs de la matrice des oppressions avec la race, la classe et la génération, le rôle des femmes est essentiel dans les projets d’adaptation. Comme nous le constatons déjà dans l’UE confrontée aux réfugiés chassés par la guerre ou la pauvreté, l’accueil de toutes ces personnes déplacé(e)s ne pourra qu’aviver les tensions que nous connaissons déjà. Il est donc temps de s’inspirer des initiatives développées avec les femmes ailleurs, notamment en Amérique du sud (Bolivie et Colombie).

Je retiens que nombre de thématiques abordées au FSM questionnent le statut de la femme et son évolution : émancipation civile et religieuse, éducation, accès au pouvoir économique et politique, et ce au Nord comme au Sud.

Enfin se pose pour les journalistes la question des récits qui concerne aussi la littérature : comment raconter différemment un monde complexe, multiple, différencié et de plus en plus connecté ?

Bertrand Le Brun

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